Magic in the Moonlight.

 

Jaquette de l’édition DVD-Blu-Ray du Voyage dans la Lune.

A chacune de ses ressorties, on se souvient que Lobster Films (la société de restauration, distribution et d’édition vidéo de Serge Bromberg) est absolument capital à la sauvegarde de notre patrimoine mondial. Loin d’être du genre à lancer des crowdfundings pour restaurer un film qui a fait 10 millions d’entrées il y a à peine 15 ans (on ne donnera pas de noms mais vous voyez exactement de quel genre d’escrocs on parle), Lobster se contente de sauver des petits trésors du cinéma que l’on croyait perdus à jamais. Entre les « Retours de Flamme » qui sont des restaurations de films conservés sur pellicule nitrate (donc hautement inflammable), les films de Buster Keaton ou des Pionniers de l’animation (tels les frères Fleischer), chaque sortie de l’éditeur est précieuse et inestimable pour la transmission culturelle.
Il y a maintenant quelques semaines sortait un nouveau coffret consacré au Voyage dans la Lune de Georges Méliès, point final d’une aventure de plusieurs années afin de redonner au film son éclat d’antan et une nouvelle bande-son au terme d’une restauration d’exception.
On ne reviendra pas sur le film en lui-même (est-il nécessaire de préciser que Le Voyage dans la Lune est un des plus grands chefs-d’oeuvres de l’histoire du cinéma ?) mais plutôt sur le travail de restauration extraordinaire que Lobster a effectué en partenariat avec la fondation Technicolor et la fondation Gan pour le cinéma (par ailleurs grand mécène de la Cinémathèque Française).
A sa sortie en 1902, Le Voyage dans la Lune est exploité dans deux versions, une première en noir et blanc et une autre coloriée à la main à même la pellicule au pinceau ou au pochoir. Le film est un succès partout dans le monde à cette époque si bien que Méliès est victime avant l’heure du piratage à grande échelle. Son film est coupé, remonté, re-colorié à tel point qu’il a longtemps été impossible (et c’est encore le cas aujourd’hui malgré cette restauration) de savoir quelle était la version qu’il désirait. Henri Langlois au début des années 30 va chercher Méliès et retrouve certains de ses films (qu’il a cherché à détruire) pour les projeter au sein de sa nouvelle Cinémathèque Française. Malgré cela personne n’avait vu le film avec ses couleurs originales jusqu’en 1993 lorsque la Filmoteca de Catalunya retrouve une copie dite « originale » dans un état critique. Il faudra attendre un long et laborieux travail de restauration entre 1999 et 2010 pour décoller, numériser, re-colorier les 13 375 images que compte ce court-métrage de 14 minutes.

On avoue qu’on ne sait pas bien si cette version présentée par Lobster Films est bien l’originale. Lorsque la copie 35mm a été retrouvée à la Filmoteca de Catalunya, la famille Méliès et certains historiens s’y sont en tout cas opposés. On voit par exemple lors du lancement de la fusée un drapeau espagnol, la copie aurait donc été coloriée a posteriori en Espagne et non à Montreuil dans les studios de Méliès. C’est un détail d’importance mais pour une fois on a envie de dire que ça importe peu par rapport au travail de restauration extraordinaire devant lequel on est. Nous n’avons jamais vu ce Voyage dans la Lune aussi net, aussi éclatant avec des couleurs superbes qui offrent à ces images cette dimension lyrique. Version originelle ou non, le travail de Lobster et ses partenaires est remarquable et c’est avec un immense plaisir que nous avons redécouvert ce film qui est une base essentielle du cinéma.
Cette restauration de 2010 avait donc déjà été montrée en ouverture du Festival de Cannes accompagnée par une partition moderne -dans le sens très électronique- de Air qui avait été plutôt décriée par l’anachronisme ambiant qui collait désormais au film. Même si personnellement nous aimions bien cette bande-son, on retrouve une nouvelle composition dans cette édition DVD/Blu-Ray orchestrée par Jeff Mills qui nous a tout simplement scotchée. Ce pionnier de la techno de Detroit est un habitué de l’exercice, il a déjà composé une bande-son pour le Metropolis de Fritz Lang, Les Trois Ages de Buster Keaton ou encore une nouvelle partition pour le 2001 : L’Odyssée de l’Espace de Kubrick.
Le travail de Mills sur le film est un pur régal auditif, il sublime chaque instant par ses expérimentations qui collent parfaitement à l’univers délirant et coloré du Voyage dans la Lune. Sa partition est aussi psychédélique que les images de Méliès invitent au voyage et à la rêverie. Moins clinquante que celle de Air qui soulignait les percussions et les basses, la bande-son de Mills joue sur l’hypnose, le mystique avec des rythmes rapides et répétitifs où chaque espace a une texture, un ton particulier. Des xylophones frénétiques accompagnent les scientifiques sur terre puis la musique glisse délicatement vers le pur trip hallucinatoire lors de l’expédition sur la Lune après une courte respiration, un simple coup de gong marquant la mise en orbite de la fusée, c’est d’une grâce absolue. Mills déploie sur la lune une faculté à accompagner l’image, à créer une partition aussi moderne que ne le sont les effets de Méliès magnifiant chaque trucage par un petit coup de cymbale. Chaque invention visuelle devient alors plus enchanteresse que jamais lorsqu’elle se conjugue avec cette électro planante qui sait laisser place aussi bien au minimalisme qu’à une débauche d’effets sonores qui rend l’action aussi trépidante que les meilleurs films de science-fiction modernes.

On a retrouvé les champignons que Mills a pris pour composer sa B-O.

Côté suppléments, Lobster ne fait pas les choses à moitié. En plus de cette nouvelle partition de Jeff Mills qui fait l’événement, on retrouve aussi un accompagnement plus « classique » pour un film muet (un petit orchestre avec entre autres piano et violons) par Robert Israel, grand spécialiste du genre notamment connu pour son travail sur Le Mécano de la Générale de Keaton. D’une sobriété et d’une efficacité très appréciable, la musique d’Israel ravirait n’importe quel spectateur en ciné-concert tant elle comporte une féerie dénuée de tout artifice outrancier.
Il y a aussi une bande-son plus pop et très inspirée de Dorian Pimpernel, il s’agit là pour le coup d’une explosion sonore très excitante qui, comme celle de Mills, contient une bonne dose de psychédélisme mais qu’on trouve parfois trop envahissante. Elle a néanmoins le mérite d’expérimenter et de proposer quelque chose de différent avec une musique un peu cryptique sur Terre et plus planante sur la Lune.
Notre petit plaisir réside dans cette version dite « bonimentée » où le texte narré par Serge Bromberg himself vient s’ajouter à la musique d’Israel. Cette fusion entre l’accompagnement d’Israel et la voix douce et guillerette de Bromberg fait qu’on se laisse littéralement bercer par les images. Le film devient une sorte de poésie enfantine où la narration invente presque une nouvelle histoire au-delà de ce que qu’on voit. Ce boniment se trouve être un complément parfait au Voyage dans la Lune, lui donnant des allures de conte spatial comme si le Prokofiev de Pierre et le Loup rencontrait les écrits d’H.G Wells le tout mis en image par Méliès.
Surtout, il faut compter sur l’incroyable documentaire Le Voyage Extraordinaire de Serge Bromberg et Eric Lange qui retrace non seulement la vie mouvementée du film maintes fois perdu et remonté mais aussi celle de Méliès, magicien des images qui finira dans le désarroi le plus complet (on ne peut s’empêcher en complément de citer bien sur le Hugo Cabret de Martin Scorsese, présent d’ailleurs dans les remerciements du générique). Bromberg et Lange partent du Voyage dans la Lune pour faire redécouvrir non seulement le film, ses différentes évolutions mais aussi une partie de l’histoire du cinéma, l’art de Méliès (comment il a révolutionné l’imaginaire et la fiction avec une intervention très pertinente de Tom Hanks) et sa manière de travailler. Pendant une heure, ils analysent ce qui rend les films de Méliès aussi unique, ces trucages artisanaux mais extrêmement perfectionnés, sa manière de colorier la pellicule mais aussi les différentes étapes de la restauration du Voyage dans la Lune. Vu sa durée, le documentaire parvient à être incroyablement exhaustif, une sorte de synthèse totale sur le cinéma de Méliès et ses géniales inventions.
A cela s’ajoutent des interviews issues du documentaire, courtes mais sympathiques, de quelques cinéastes : Michel Hazanavicius, Jean-Pierre Jeunet, Michel Gondry et Costa-Gavras revenant à la fois sur l’importance capitale de Méliès, lui qui est précurseur de tout ce qui est trucages et illusions, mais aussi de la manière dont Méliès les a inspirés.

Ce combo DVD/Blu-Ray du Voyage dans la Lune est tout simplement un immanquable pour tout cinéphile. La restauration orchestrée par Lobster Films est de toute beauté, on a jamais vu le film aussi net, coloré et cette nouvelle partition signée Jeff Mills ne fait que renforcer notre enthousiasme à l’égard du travail de l’éditeur. Avec sa pelleté de bonus comme le documentaire consacré à Méliès et son oeuvre ainsi que les différentes bandes-sonores, on en a pas fini de redécouvrir Le Voyage dans la Lune.

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