A.C.A.B (All Cops Are Bastards) est un film puissant, une décharge que l’on reçoit dans tout le corps et qui nous cloue à notre siège pendant deux heures. Une immersion au cœur de la guerre urbaine qui règne entre CRS et les restes d’une Italie déchirée par la haine et la violence. Il y a quelques jours, nous avons eu la chance avec quelques autres blogueurs de rencontrer le réalisateur, Stefano Sollima, qui a répondu à nos questions avec patience et détails.

 

Le réalisateur d'A.C.A.B, Stefano Sollima

Le réalisateur d’A.C.A.B, Stefano Sollima

 

La rencontre a lieu au siège parisien de la société de production Bellissima, un bel appartement haussmannien du 8ème arrondissement de Paris. Accompagné de son interprète, Stefano Sollima nous y retrouve. Souriant, le teint hâlé et très élégant, il s’installe à nos côtés. Les deux hommes sont chaleureux et accessibles, échanger avec eux est un plaisir.

La conversation s’engage naturellement sur Romanzo Criminale, la série que Sollima a réalisée entre 2008 et 2010. À ceux qui établiraient un lien de parenté entre la série et le film, il précise qu’il avait pour projet de filmer le fascisme ordinaire : A.C.A.B est un film de genre qui introduit un point de vue politique qui était absent de Romanzo Criminale. Dans ses propres mots, c’est un « voyage à l’intérieur d’une société divisée en petits clans qui luttent entre eux. L’idée de raconter principalement la droite et les fascistes vient du fait que la plupart des policiers sont de droite et fascistes, à partir de là ça devenait naturel. Ce n’est pas un film sur le fascisme, c’est un film où tout le monde est fasciste. »

 

Une immersion au cœur d’une guerre urbaine 

 

Ce qui est frappant dans A.C.A.B, c’est la volonté affichée de Sollima de filmer les CRS comme une armée, de mettre en scène la pulsion de violence présente chez tous les partisans de cette guérilla urbaine, les CRS comme les ultras : « La violence est une partie de notre société, l’idée est de la mettre en scène comme elle est, c’est à dire un acte brutal ». Son passé de caméraman imprègne sa façon de filmer, notamment les scènes d’émeutes, mais ce n’est cependant pas l’élément qui l’a amené à choisir l’angle de vue d’A.C.A.B : « Mon expérience de journaliste m’a appris que la vérité d’un seul point de vue n’existait pas, on ne la reçoit que par fragments. C’est comme ça que je raconte A.C.A.B : uniquement par petits fragments – il n’y a pas de vérité unique ». Il s’agit de capturer l’action sur le vif afin de recréer un récit au plus proche  de la réalité : « Le rôle d’un caméraman est de raconter aux gens qui sont chez eux une bataille d’un point de vue intérieur. »

 

« Se combattre comme ça pour rien du tout, c’est l’idée que je me fais d’une société primitive« 

 

Du point de vue de ces « insiders », l’État est totalement absent : c’est une entité qui tient plus du symbole. Les failles du système politique italien, corrompu jusqu’à la moelle, sont seulement évoquées à travers les personnages et leur vécu. Sollima explique ce choix : « Pour livrer un bon récit il faut toujours faire attention à choisir un bon point de vue. Le point de vue d’A.C.A.B c’est celui de trois quatre policiers de la brigade des CRS. La vérité c’est que eux sont envoyés dans les stades par l’État pour faire un sale boulot, et s’ils se plantent, l’État prend ses distances. Quoiqu’il en soit, l’État les laisse seuls. Et pour raconter cela de manière correcte il ne faut pas que l’État soit présent ».

 

Stefano Sollima (à droite) et son interprète

Stefano Sollima (à droite) et son interprète

 

Des personnages authentiques

 

Le profil de chaque personnage a été élaboré avec soin, chacun témoignant d’une faille particulière. Adriano, la jeune recrue, introduit le spectateur au cœur milieu policier avec lui, c’est aussi grâce à lui que le spectateur peut prendre de la distance par rapport au récit et se positionner d’un point de vue moral. Cobra est un personnage écrit comme quelqu’un qui n’a pas de famille, si ce n’est ses collègues. Il est comme un « père métaphorique d’Adriano, c’est lui qui lui enseigne les règles et les codes du métier ». L’alchimie entre les acteurs et l’aisance avec laquelle ils interprètent leurs rôles nous amène à demander à Sollima des indications sur la manière dont il a dirigé ses acteurs : « Nous avons fréquenté les policiers pendant plusieurs semaines et effectivement, nous avons fait tout un travail d’entraînement physique pour pouvoir exécuter les gestes comme des professionnels. Ce n’est pas possible de bien raconter le milieu autrement. Le travail avec l’acteur est fondamental. Je suis toujours attentif à cela, au fait qu’il se forme une véritable équipe et une cohésion en son sein. »

 

Une idée de la société italienne

 

Le film peint une société dont le tissu social est ravagé, dans laquelle le lien qui unissait les individus a été désagrégé par la xénophobie et l’inégalité. Le seul lien qui subsiste est le lien « fraternel » que les CRS ont tissé entre eux, unis face à la haine qu’ils inspirent : « Le lien qui les unit est un lien tribal. Je pense que c’est exactement le contraire d’une société évoluée. Tous ces clans, tous ces petits groupes qui pensent se retrouver autour d’une idée politique, comme dans un groupe de football, tout ça se rapporte à une société atavique, et pas vraiment un modèle. Se combattre comme ça pour rien du tout, c’est l’idée que je me fais d’une société primitive. »

 

En pleine crise identitaire, « Chacun  d’entre eux s’imagine ce que pourrait être un société meilleure. Et de leurs point de vue personnel. Il n’y a pas d’idée politique derrière tout ça ». Ce sont des hommes profondément seuls, et selon Sollima, « la chose la plus difficile à raconter, c’est la solitude ». 

 

Au final, A.C.A.B est un film dense qui parvient à éviter les clichés malgré la multitude de thèmes abordés, ce qui en fait un film complet, facile à appréhender pour le spectateur : « Au départ quand on a fait le scénario : quatre ou cinq thèmes sur lesquels on aurait pu faire un film entier. Le dosage des ingrédients était quelque chose de très délicat parce que dès que l’on déplaçait un élément cela pouvait virer au mélo soit vers quelque chose d’un petit peu trop stéréotypé. Cela a été difficile de garder le centre. »

 

Concernant l’après A.C.A.B, Sollima est déterminé à continuer d’explorer le film de genre, résolument plus porté vers le cinéma que le documentaire: « Il est plus facile de raconter avec la vérité avec un film de fiction qu’avec un documentaire. De plus, le cinéma permet de d’adopter un ton narratif indirect qui n’est pas biaisant. »