Sean Connery a la mort aux trousses. 

Affiche de Bons Baisers de Russie, de Terence Young (1963)

Affiche de Bons Baisers de Russie de Terence Young (1963)

Istanbul, Turquie. En pleine Guerre Froide, le dernier joyau technologique soviétique tombe entre les mains du SPECTRE, la redoutable organisation criminelle dont le Dr No faisait partie. Les services secrets britanniques se doivent de le récupérer et chargent logiquement Bond d’y parvenir. Mais cette affaire cache en réalité une redoutable mise en scène du SPECTRE pour piéger l’agent 007, dont la mission bien plus complexe et dangereuse que la précédente…

Seulement un an après la présentation de Dr. No, les producteurs Harry Saltzman et Albert R. Broccoli dévoilent au monde ce qui s’apparente à une logique inédite dans l’histoire du cinéma, celle du « blockbuster » de franchise. Succès planétaire (près de soixante millions de dollars de recettes obtenues à travers le monde), la gestation d’un nouveau projet semblait relever de l’évidence, d’autant plus que Sean Connery, dont le rôle semble taillé sur-mesure pour lui, a signé un contrat le liant au personnage jusqu’à la fin des années 1960. Comme l’adaptation de la Planète des Singes quelques années plus tard, il n’est pas encore établi que la nouvelle franchise Bond  soit durable (un demi-siècle tout de même…), mais elle s’inscrit dans un contexte bien particulier.
Au début des années 1960, le monde est au bord d’un nouvel affrontement généralisé. Les relations diplomatiques entre l’Union Soviétique et les États-Unis sont plus tendues que jamais (Débarquement de la baie des Cochons à Cuba et la crise des missiles), ce qui semble fleurir l’imaginaire de la culture populaire. L’adaptation de Bons Baisers de Russie (l’un des romans préférés de John F. Kennedy, paraît-il…) paraît ainsi tout à fait cohérente. Plus intéressant dans sa structure même et dans ses thématiques, le récit construit l’écrin idéal pour le film d’espionnage et le personnage de Bond. En apportant des modifications pertinentes (le SMERSH du roman devient le SPECTRE, une organisation apatride manipulant tous les camps), le film élabore un réel théâtre de faux-semblants, dans lequel la matrice devient la mascarade manipulatrice.

Bien que les espions dans l’adaptation soient soviétiques, on découvre rapidement qu’ils ne sont pas le principal ennemi, mais un autre pôle « politique » également victime de l’organisation tentaculaire (serait-ce une représentation d’un corporatisme transnational ?) SPECTRE. Plus ambitieux et mieux ciselé, le récit (qui se base sur un autre support qu’une hypothétique menace communiste…) permet de construire un séduisant jeu de miroirs aux incessants rebondissements (l’élégante scène inaugurale, la révélation de la véritable mission de Tatiana Romanova). Le contexte géopolitique de l’époque n’est donc pas la toile de fond décorative visant à inscrire le film dans une idée de la contemporanéité des faits, mais sert la construction d’enjeux dramatiques toujours plus importants.
Encore dépouillé de l’épuisant cahier des charges qui sera l’estampe des prochains films de la saga (notamment la prolifération des gadgets), Bons Baisers de Russie bénéficie d’une identité qui lui est propre dans sa gestion de la tension et du réalisme (la photographie est ici plus froide). Cette identité passe également par sa réussite formelle, tandis Dr No était encore au stade de l’ébauche (travail paresseux sur les raccords, découpage et chorégraphies peu dynamiques). Dans le même temps, il est celui où l’influence hitchockienne dans l’élaboration de la course-poursuite semble la plus évidente, on pense évidemment à L’Inconnu du Nord-Express et à La Mort aux Trousses, même si le film n’atteint jamais leur gestion du suspense. Cette concision du travail formel rend merveilleusement compte d’un scénario plus mature et infiniment plus passionnant.

Extrait de Bons Baisers de Russie, de Terence Young (1963)

Extrait de Bons Baisers de Russie de Terence Young (1963)

Même dans la caractérisation de ses personnages, Bons Baisers de Russie est éminemment plus abouti. Dès la scène inaugurale, le ton est donné ; on y voit un entraînement mystérieux et la première apparition de Robert Shaw dont l’intention est claire : tuer James Bond. D’une indéniable maîtrise dans le découpage et la mise en place de la tension, la scène présente la tonalité de son sujet par l’image. Plus de violence, plus de froideur, c’est la perspective empruntée par la suite directe à Dr. No (dont la photographie utilisait des tons plus « chauds »). L’action et les morceaux de bravoure s’avèrent mieux élaborés ici, avec un réalisme et une originalité certains (l’attaque du camp de gitan, l’affrontement dans le train, la course-poursuite dans Venise) qui renvoient Dr. No à l’ère du jurassique. Des scènes de bravoure mises en relief par le score du talentueux John Barry, dont les symphonies pesantes donnent au film son aspect le plus angoissant.

Formellement et structurellement plus abouti, Bons Baisers de Russie est un excellent film d’espionnage et l’un des meilleurs films de la franchise. L’ébauche que représentait l’inégal Dr No est surclassée en permanence, tant sur la gestion de l’espace et de la tension que sur la caractérisation des personnages et l’élaboration de l’intrigue. La Guerre Froide cristallise les angoisses du monde et devient ici le support d’un sidérant théâtre de faux-semblants.