Dans la part punk du cinéma japonais, cette part provocatrice qui reste relativement inconnue du grand public occidental (sauf lorsqu’il s’agit de présenter les étrangetés nippones d’un œil à la fois comique et interrogateur sur des vidéos Youtube), on distingue aujourd’hui Sono Sion. Réalisateur et scénariste de la plupart de ses films, originellement poète, l’artiste revient aujourd’hui sur le devant de la scène. Il est de ces réalisateurs hyperactifs qui parviennent à nous sortir plusieurs œuvres en un an et n’a pas gâché son année 2015 : cinq long-métrages et une série TV. Comme souvent avec la multi-création d’œuvres, la qualité est plus ou moins variable. On distingue alors  un sommet dans sa carrière, avec de grands chefs-d’œuvre, et une partie plus mineure, composée de divertissements de commande mais sans ne jamais se départir de la patte et des idées du maître.

Sono Sion quitte sa famille à sa majorité, en fuguant, et se consacre à un collectif d’artistes, « TOKYO GAGAGA », qui expose le mal-être de la société japonaise à travers diverses performances, dont le fait de crier des poèmes dans la rue. Ils ne se définissent cependant pas comme des street artist mais comme de citoyens ordinaires ayant des choses à exprimer (vous pouvez retrouver Sono Sion expliquant une de leurs performances ici). Ce premier travail, cette recherche d’expression et d’individualité à travers une masse, se retrouvera dans ses films à venir, se construisant avec plus de modération, moins d’agressivité, mais restant belle et bien présente. On retrouve cet amour et cette connaissance pour la poésie, dans Guilty of Romance ; les vers de Ryuichi Tamura, un extrait de On my way home, viennent hanter les personnages et exprime leurs désirs les plus profonds.

Le premier court-métrage du réalisateur, I am Sono Sion (Ore Wa Sono Sion da) est un court-métrage expérimental mettant en scène l’homme face caméra. On reste dans la performance, les idées de TOKYO GAGAGA ; on y retrouve l’idée d’interpeller le spectateur, de l’attaquer de manière frontale pour le pousser à s’interroger, avec des performances bruyantes et physiques (dans le cri, les gestes…). Cette rage exacerbée, exposée au grand public dans un but précis, animera les personnages de plusieurs de ses films, des personnages faits de chair et exprimant leurs émotions de manière corporelle.

Revenons un instant sur les films qui ont le plus marqué sa carrière…

Une entrée en matière maladroite mais non dénuée d’intérêt

Ses premiers longs sont plutôt chaotiques et ne parviennent pas vraiment à s’exporter. On reste loin d’un cinéma de divertissement, se rapprochant plus d’approches expérimentales et d’expériences particulières pour spectateurs avertis. Le travail de Sono Sion a plus matière à s’exposer dans des galeries d’art qu’à l’affiche des grands cinémas. Pourtant on y trouve déjà des thèmes de travail particuliers. Dans The Room (Heya) de 1993, les personnages, filmés à travers des plans fixes en noir et blanc, passent la majeure partie de leur temps dans le métro sans discuter, la jeune femme gardant ses écouteurs plutôt que de parler à son client, leurs regards ne se croisent pas. On note une omniprésence de l’argent qui ne permet cependant pas au personnage principal de trouver la chambre qu’il désire, avec vue sur la nature. Si on comprend que le spectateur est amené à s’interroger lors de ses grands instants contemplatifs, le long-métrage s’avère bien plus poétique qu’agressif. Tombé dans l’oubli, The Room est à présent seulement (officieusement) disponible sur Youtube avec des sous-titres anglais, il n’y a pas de distribution DVD française.

Extrait de The Room

Extrait de The Room

Il faudra attendre Suicide Club, en 2001, pour voir un réel intérêt émerger pour l’artiste. L’histoire prend pour support un thriller psychologique particulièrement glauque (c’est le mot) : dans la première scène du film, des lycéennes se jettent en rang et en souriant sous un métro, le quai est aspergé d’hémoglobine, le sang coule de partout, le ton est donné. Au-delà de l’aspect dérangeant et provocateur, Sono Sion amorce une réflexion sur la société japonaise contemporaine. On retrouve des éléments qui seront ré-exploités par la suite, dont la dislocation inévitable d’une famille – celle d’un policier chargé d’enquêter sur une vague de suicides -, qui ne se comprend pas et ne parvient pas à communiquer. L’autre élément important, c’est ce regard porté sur la jeunesse, une jeunesse qui représente l’avenir d’un pays et qu’on retrouve dans un bon nombre de films de Sono Sion, en personnages principaux tout comme secondaires. En évoquant une jeunesse qui se jette sur les trains et saute des immeubles, une jeunesse aveuglée par un effet de mode, qui semble vouloir mettre fin à son existence, on en arrive à craindre le devenir d’un pays qui est ici presque condamné. On retrouve également une forte influence, dans une scène du film, de Stanley Kubrick, influence qui sera confirmée à travers les œuvres à venir.

Suicide Club n’est pas totalement abouti, reste très obscur et maladroit, mais il met en place les problématiques qui seront par la suite intimes au réalisateur. C’est une sorte de passerelle entre ses premiers films « expérimentaux » et la suite de sa carrière. Il connaît, en 2005, une fausse suite, un préquel, Noriko’s Dinner Table aussi appelé Suicide Club 0, adaptation du propre roman de Sono Sion. Son idée était de faire une trilogie mais, faute de moyens financiers, le projet est avorté. Noriko’s Dinner Table se révèle, sous un speech aux premières allures innocentes, particulièrement anxiogène pour le spectateur. L’histoire est celle d’une jeune fille, Noriko, qui quitte sa famille pour rejoindre une nouvelle amie rencontrée sur internet. Alors que son père, totalement désemparé, se lance à sa recherche, l’adolescente survit en jouant les faux membres de la famille de personnes esseulées. Sono Sion étire ses scènes jusqu’à les rendre dérangeantes ; le drame qui se joue sous nos yeux devient insupportable et le malaise est plus que palpable. Tout comme dans Suicide Club, les relations humaines et plus particulièrement familiales sont mises à très rude épreuve. À titre personnel, Noriko’s Dinner Table est le seul film que j’ai dû arrêter parce que j’étais trop mal à l’aise face à ses idées criantes.

Extrait de Suicide Club

Extrait de Suicide Club

2005 est aussi l’année de Strange Circus, qui disloque encore la cellule familiale, mais aborde aussi le sujet du viol. Malgré des idées quasiment insoutenables, mélant viols, inceste, violences et des scènes subversives, repoussant toutes limites de la bienséance, le film reste étrangement soutenable grâce à son traitement presque fantasque. Sorte de rêve éveillé – on sent une influence notable de David Lynch sans que cela ne devienne une copie pour autant -, Strange Circus impose une distance entre son point de vue et la cruauté des actes mis en scène et travaille sa narration.

La trilogie de la haine : la consécration

Après une multitude de films qui ne parviennent pas à atteindre la France, on retrouve la consécration, le très abouti chef-d’oeuvre Love Exposure. Sono Sion trouve un équilibre estimable entre la comédie, les hormones de ses personnages en fleur et le drame, la secte, le fanatisme religieux. Un regard aussi tendre que cynique, aussi agressif que compréhensif, sur fond d’une fabuleuse histoire d’amour entre attirance sexuelle et grand romantisme. On découvre le personnage de Yû (sorte d’alter ego du réalisateur au crépuscule de son adolescence ?), un adolescent qui vit avec son père curé, ayant promis à sa défunte mère de trouver une fille qui serait comme la Vierge Marie. Alors que Yû ne parvient pas à avoir une vie sexuelle avant d’avoir trouvé « Marie », son père devenu obsédé par la notion de pêché se refuse, son engagement paroissial oblige, une liaison avec une fidèle rencontrée à l’église. Pour pouvoir se confesser, le gentil Yû rejoint une bande de voyous et se spécialise dans les photos de petites culottes. C’était sans compter sa rencontre avec la jeune rebelle Yoko (interprétée par Mitsushima Hikari avec laquelle Sono Sion aurait utilisé des moyens de manipulations psychologiques plus ou moins acceptables) et les membres de l’Église Zero, nouvelle secte en vogue. Un scénario déjanté pour un film de quatre heures qui aborde avec légèreté des sujets graves, mêlant musique classique française et pop japonaise. À travers les péripéties improbables de Yû, on fait le tour de chaque sujet abordé : les liens familiaux, la vraie perversion différenciée de ce que les normes de notre société veulent faire passer pour pervers, les doutes des adolescents sur leur sexualité, le refuge dans la religion, le rapport entre la religion et la sexualité, les sectes… Les problèmes de société sont exposés en juxtaposition avec des problèmes intimistes, jusqu’à la réunification du corps et de l’esprit, l’ode à l’élèvation spirituelle qui ne peut cependant se départir du corps, de notre humanité. La réflexion est admirable, disséquant les moindres obsessions des Hommes, détruisant les mythes, expliquant les croyances. Le rythme effréné reste impeccable, le film s’avère jouissif. L’accueil en festivals est très bon. Love Exposure demeure un film aussi complet que complexe mais pourtant présenté sous la forme la plus simple, la plus évidente qu’il soit, un gros délire finalement très sérieux sur fond de Boléro, accompagné d’une bonne dose d’émotions en tout genre. Il est souvent et justement considéré comme étant le film-somme du réalisateur.

Extrait de Love Exposure

Extrait de Love Exposure

Et, après ce succès critique, Sono Sion parvient finalement à son rêve puisqu’il réalisera à la suite de Love Exposure, les deux autres volets de ce qu’on appelle souvent « la trilogie de la haine ». Le second volet est Cold Fish, thriller glaçant mettant en scène un honnête homme qui, manipulé, devient un tueur en série. À travers le portrait d’un père de famille qui ne parvient pas à réaliser ses fonctions dites « viriles », c’est-à-dire imposer son autorité et protection à sa famille (notamment à sa fille, en roue libre), Sono Sion s’attaque à cette société patriarcale. Si Cold Fish reste parfois un peu flou, on l’entend souvent cité comme étant l’un des meilleurs du réalisateur. Vient ensuite Guilty of Romance, un drame reconstitué sous le couvert d’une enquête policière. On y retrouve Megumi Kagurazaka, muse et femme de Sono Sion dans le rôle d’une jeune femme au service de son époux qui ne se décide toujours pas à la toucher alors qu’elle en meurt d’envie. Engrenée par une société de production pornographique puis par un proxénète, elle prend à l’aube de ses trente ans, sa libération sexuelle. Mais la chose n’est pas sans danger.

S’attaquer à un sujet pareil peut être notablement difficile pour un homme, mais Sono Sion réussit avec brio. Servi par des références à Ryuichi Tamura comme énoncé dans notre introduction et au Château de Franz Kafka, Guilty of Romance ne sombre cependant jamais dans l’intellectualisme universitaire (celui-ci s’en excuse même d’avance en plaçant l’extrait du poème dans un cours universitaire auquel assiste Izumi, sans trop comprendre). Le sujet est traité par des étapes de réflexion discrètes intégrées, amenées avec discrétion jusqu’à son final criant, c’est une descente aux enfers en même temps qu’un récit initiatique. Lorsque l’on suit chacune des pistes amorcées, on ne peut nier la pertinence de la conclusion. C’est aussi le film le plus esthétique de Sono Sion, Strange Circus apportait déjà une part importante à sa photographie, mais celle-ci restait faiblarde et un peu sale, préférant mettre ses décors en valeur. Guilty of Romance est une explosion de couleurs et de lumières, parfois trop criardes, mais servent toujours le malaise et la beauté de l’œuvre. On est face à un propos d’une certaine façon féministe mais on va au-delà pour explorer « le langage du corps » ; on part à la découverte des désirs et des conventions, des perversions et de la recherche de soi-même. Guilty of Romance noue le corps et l’âme avec justesse et passion, sachant réserver les explosions d’hystérie à un final qui hante, où l’Homme est mis face à sa nature tout comme sa culture. Culture dans un sens très restreint puisqu’il s’agit de la culture traditionnelle japonaise et de la malheureuse mentalité de la « femme épouse » opposée à la « femme amante » alors qu’Izumi aspire à être les deux pour vivre pleinement. Un appel à la libération qui est bien plus qu’une libération sexuelle : cette sexualité représente ici bien plus. Notons également qu’il existe deux versions du film : une courte et une longue.

La trilogie de la haine est un triptyque, un tableau en trois parties, les trois parties d’une famille : le père écrasé par le désir de s’imposer face à sa femme et sa fille en roue libre, la femme écrasée par les conventions d’une société qui l’empêche de vivre pleinement et l’enfant, l’adolescent, à la recherche de lui-même dans un monde où les premiers repères ne sont pas nécessairement les bons.

Extrait de Guilty of Romance

Extrait de Guilty of Romance de Sono Sion (2012)

Observer les états d’âme du Japon post-tsunami

2011 est aussi marqué par Himizu (ce qui peut être traduit par « taupe »), l’adaptation d’un manga sur lequel il travaillait lorsque le séisme survint au Japon. Nous connaissons la suite, un tsunami commet de graves dégâts matériaux, mais surtout humains alors que la centrale nucléaire de Fukushima est touchée, répandant la radioactivité dans l’air et l’eau alentours. Sono Sion transplante le scénario sur lequel il travaille dans ce monde d’après-drame pour s’intéresser au regard de la jeunesse. Il filme un état d’esprit particulier pour démontrer un Japon presque détruit, mais qui se doit de garder espoir en l’avenir. Bien que tout ait été accéléré dans la préparation d’Himizu, l’œuvre reste très réussie, le film mérite une place dans le meilleur de la carrière du réalisateur. Ce n’est pas un mélodrame, il n’y a absolument aucun pathos destiné à faire couler les larmes, pas d’exploitation malvenue du sujet, mais un regard optimiste porté sur une génération perdue à travers une histoire d’amour qui met encore une fois les Hommes à mal. Les personnages traînent sous la pluie, se roulent dans la boue, à la recherche de leur place face à un monde souvent injuste et cruel mais en retient un formidable cri d’espoir.

Il est également intéressant de se pencher sur l’héroïne qui est à milles lieux des représentations classiques de la femme au cinéma. Pour une fois, ce n’est pas au garçon de conquérir la fille mais la fille qui, portée par la volonté d’aider celui qu’elle aime, aide le garçon à se relever.

Extrait d'Himizu

Extrait d’Himizu de Sono Sion (2012)

Himizu était une œuvre passionnée, bruyante (un peu à l’image de la jeune héroïne), presque hystérique – et de cette façon tout à fait volontaire, un Sono Sion encore hurlant, pourvu d’un sens critique aiguisé et d’une haine envers le monde, une difficulté à trouver sa place, qui se ressentait à travers le personnage principal. Land of Hope, également sur le même sujet a surpris par son approche opposée. C’est une analyse intellectuelle, un regard froid et conventionnel. Réaliser un film qui s’adresserait à tous les japonais était un objectif du réalisateur, objectif tout à fait noble puisque le drame n’est pas utilisé à des fins artistiques et l’art se retrouve presque sacrifié au profit de l’accessibilité, de la communication. Le sujet mérite débat mais Land of Hope aura déçu par cette approche qui manquait, selon certains, de nerfs. A-t-on perdu l’artiste frontal et provocateur ou le découvre-t-on capable de faire preuve de demie-mesure ? Les avis s’accordent majoritairement sur l’idée qu’il reste meilleur dans ses coups de gueule, lui adressant son talent dans sa capacité à exprimer le malaise et la haine.

Par la suite, on retrouvera un Sono Sion moins grave. En 2013 Why don’t you play in hell reste ancré dans la mémoire pour son magnifique final jubilatoire et sa drôle d’introduction. Une petite fille toute mignonne chante dans un refrain entêtant pour une pub de dentifrice puis, en rentrant chez elle, découvre, baignant dans une marre de sang frais, le pire ennemi de son père Yakuza. Quelques années plus tard, la gamine adorable est devenue une sublime jeune femme aussi sexuellement attirante qu’arrogante et insupportable, de laquelle cet ennemi est éperdument amoureux. Pendant ce temps, une bande de jeunes cinéastes fait face à l’échec et se voient contraints d’abandonner leurs rêves de 7ème art jusqu’à la rencontre éclatante entre ces deux mondes. Why don’t you play in hell ? est une immense déclaration d’amour au cinéma, un cinéma qui rapproche les êtres et permet à chacun de s’épanouir, dans un océan d’hémoglobine, d’obsessions artistiques alors qu’en parallèle l’éducation des starlettes est à revoir, une jeune actrice se contentant de  baigner dans un besoin maladif de reconnaissance. La violence est sur-esthétisée jusqu’à être tournée en dérision, l’horreur est telle qu’elle devient absurde et surpasse le trash de base, à travers une comédie absurde, Sono Sion nous amène à nous interroger sur la dimension et les limites du cinéma et de la violence au cinéma. Why don’t you play in hell ? se rapproche beaucoup des films de Quentin Tarantino ou Takashi Miike tout en gardant l’identité de son auteur.

Extrait de Why don't you play in hell ?

Extrait de Why don’t you play in hell ? de Sono Sion (2013)

En 2014 arrive Tokyo Tribe (adapté d’un manga) qui s’avère être un drôle de clip hip-hop sympathique mais sans plus, parfois lassant. Une comédie musicale originale qui a pour seule ambition d’être une attraction de karaoké. On est bien loin des réflexions sur le rapport au corps de Guilty of Romance, mais ce pur divertissement s’affirme lui-même comme tel et offre un légèreté parfois bienvenue.

Ces deux films ont bénéficié d’une sortie DVD et Blu-Ray française, Tokyo Tribe aura été présenté à l’Étrange Festival 2014 avant d’être rediffusé un an plus tard à la maison du Japon, dans le cadre de la soirée Sono Sion du festival Kinotayo.

2015, une année réussie ?

En septembre 2015, l’Étrange Festival retrouve Sono Sion pour présenter deux de ses films, Tag et Love and Peace. Le premier est un film de commande, adaptation d’un manga. Le second une œuvre plus personnelle.

Dans Tag, une lycéenne doit fuir une menace à travers plusieurs dimensions, incarnant à elle seule différentes vies. Dans Love and Peace, un jeune homme moqué et souffre-douleur adopte une tortue nommée Pikadon puis, contraint de s’en débarrasser, écrit une chanson pleine de regrets. Alors qu’il devient une rockstar, Pikadon fait la rencontre d’un vieil homme qui récupère tous les jouets jetés aux égouts pour leur donner vie. Love and Peace est une oeuvre très singulière : à la fois très personnelle et pourvue de sujets chers à l’artiste que l’on avait découvert dans d’autres de ses films, elle est aussi bien plus lumineuse que le reste de ses travaux. Si le fond reste fidèle à Sono Sion, la forme est celle d’un étonnant conte de Noël porté par l’amour des animaux. Si une étude en profondeur démontre un film peut-être pas si optimiste, aux idées très mélancoliques, il laisse l’amour triompher, un peu à la manière de Love Exposure.

Extrait de Love and Peace

Extrait de Love and Peace de Sono Sion (2015)

Le PIFFF (Paris International Fantastic Film Festival) nous a ensuite permis de découvrir The Virgin Psychics, encore une adaptation de manga. Si le rythme inégal gâche le film, l’humour totalement décomplexé de ce « super-puceau » fait mouche. Comme souvent, la sexualité est abordée sans détour mais en évitant toute vulgarité, les élans libidineux étant tournés en dérision. Tout comme dans Himizu, le personnage féminin sonne également très juste, comme c’est souvent le cas des personnages féminins de Sono Sion. On s’éloigne des clichés souvent retrouvés dans les représentations de la féminité au cinéma sans pour autant basculer vers une volonté lourde de servir une personne totalement à l’inverse du stéréotype : les filles sont juste elles-mêmes, des personnages à part entière, comme n’importe quel garçon et leur sexualité est traitée exactement de la même manière, elles ne sont pas épargnés par la potacherie. A l’époque de Guilty of Romance, le réalisateur avait déjà déclaré être soucieux de devoir amener ses personnages féminins à agir selon leur individualité, les évènements qu’elles vivent, qui les poussent à agir ainsi, et non pas parce que ce sont des femmes agissant en femmes. Sono Sion expliquait cela en s’appuyant sur l’idée des œuvres abstraites de Kandinsky.

Extrait de The Virgin Psychics

Extrait de The Virgin Psychics de Sono Sion (2015)

La folie 2016

L’Etrange Festival propose, pour son édition 2016, Antiporno, décrit comme « un roman porno » et à priori sorti de nul part. En plus de cette oeuvre de seulement 78 minutes, on apprend la projection de The Sono Sion, un documentaire réalisé par Arata Oshima (fils de Nagisa Oshima). The Sono Sion propose une approche à la fois professionnelle et personnelle de l’homme. Un des témoignages les plus touchants est ainsi celui de Megumi Kagurazaka. Elle explique en pleurant, face caméra, pourquoi le tournage de Guilty of Romance a été aussi difficile pour elle, sous la direction d’un réalisateur impitoyable – qu’elle a pourtant épousé par la suite après avoir commencé à sortir avec lui durant ce tournage. Sono Sion se décrit lui-même comme un alcoolique incapable de faire les choses les plus simples, comme sa lessive, trop occupé à la création. Sous ce portrait d’abord peu flatteur, apparaît ensuite le génie. L’artiste esquisse des storyboards plus vite que son ombre et explique son processus de création et ses croyances à ce sujet, alors que quelques images du tournage de The Whispering Star, son gros projet à venir, sont dévoilées. Le film est en quelque sorte décrit comme étant son film de la maturité, ce qui donne encore plus envie de le découvrir. Par la suite, une de ses amies témoigne, pour expliquer la gentillesse de l’homme « il est complètement cinglé et sain d’esprit à la fois« , elle ajoute qu’il veut toujours faire plaisir à tout le monde. Après les piques provocatrices du réalisateur et les pleurs de sa femme, ce témoignage fait du bien. La soeur de Sono Sion dévoile des archives, on rigole un peu. Sono Sion nous explique pourquoi la quantité plutôt que la qualité. Et on est surpris par le recul qu’il a pu prendre sur ses œuvres passées, on est surpris par la sagesse qui pointe sous les apparences provocatrices. Il dit avoir été snob avant. Il veut faire mieux. Antiporno, faux roman porno ultra féministe, s’avère par ailleurs réussi. Commande de la Nikkatsu, tourné en très peu de temps, le film fait exploser son concept et nous offre un poème extraordinaire, un hurlement de colère et quelque chose d’assez exceptionnel.

Pour revenir sur le projet de The Whispering Star, il est souvent décrit comme un « poème SF » en noir et blanc, mettant encore en scène la fameuse et talentueuse Meguma Kagurazaka. Le premier film anglophone de Sono Sion serait en préparation quelque part, encore à l’état de projet mais annoncé par Max Landis, qui en serait le scénariste, sur Twitter. Peut-être enfin l’occasion de voir un film du cinéaste japonais diffusé sur nos écrans français en dehors des festivals ?

En conclusion

On retrouve des éléments similaires à chaque film de Sono Sion : un traitement impitoyable de la famille, une façon décomplexée et ludique d’aborder la sexualité, des personnages féminins réellement intéressants, des sujets graves et de beaux moments comiques, mais aussi une utilisation de la musique classique : le Boléro de Ravel dans Love Exposure, l’Adagio for Strings de Barber dans Himizu, le troisième mouvement de la Symphonie numéro 1 (le Titan) de Malher, Tombeau pour Monsieur de Lully de Marais ou encore la Symphonie numéro 5 de Malher pour Guilty of Romance. On découvre un certain amour et une connaissance importante de la musique occidentale dans ses films, utilisation de la musique en question souvent comparée à celle de Stanley Kubrick. C’est un cinéma qui n’a pas toujours été très accessible, dur, sombre, frontal, extrêmement provocateur mais qui s’est également avéré lumineux, léger, drôle, agréable. Certains faits retrouvés dans Noriiko’s Dinner Table ou Love Exposure ont été présentés comme inspirés de faits réels par le réalisateur. Si il est parfois difficile de distinguer les réelles expériences tourmentées de l’auteur et de la fiction inventée pour ses films, on ressent toujours une grande sincérité et une réflexion très complète de l’homme sur chacun de ses sujets.

Le cinéma de Sono Sion est imparfait, mais sait aussi atteindre des sommets. Complexe, simple, léger, grave, drôle, dramatique, agressif, tendre, sensible, énergique, il possède une véritable identité et sait aborder avec une indéniable justesse les thèmes les plus tabous. Au summum de cette carrière, trône le meilleur élément, Love Exposure, un film d’ados, presque un teen-movie, qui sous son aspect totalement décalé traite de sujets sombres et complexes, sans ne jamais se départir de sa passion contagieuse. Le cinéma de Sono Sion est un cinéma de contradiction, parfois simple et humble, parfois lourd et difficile.

C’est un cinéma de la jeunesse qui veut croire à son avenir dans une société pourrie. Et, par ses thèmes, ses particularités et ce malgré les petits défauts que l’on note à certaines de ses œuvres, c’est un cinéma éclectique qui vaut le détour, sur lequel le coup d’œil est essentiel. Pourvu d’une communauté de fans (au final, n’est-ce pas ces gens, ces simples citoyens dont Sono Sion parlaient à l’époque de Tokyo Gagaga, qui retrouvent en lui un porte parole ?), on ne peut que souhaiter à ses films des sorties françaises qui ne se limitent plus au DVD et Blu-Ray. On en vient à espérer de futures exploitations en salles puisque la singularité de Sono Sion mérite d’être plus exposée sur les grands écrans.