Chaque fois que je fais un film, j’essaie de le définir par une musique. Bronson, c’était les Pet Shop Boys ; Le Guerrier silencieux, Einstürzende Neubauten ; Drive, Kraftwerk ; Only God Forgives, c’était de la country ; The Neon Demon, Giorgio Moroder. Sur le tournage, j’ai beaucoup passé le Knights in White Satin de Moroder, très fort¹.

De la filmographie de Nicolas Winding Refn on ne peut garder qu’une impression un peu ambigüe. Elle dit certainement les réactions de ceux qui voient en lui l’« enfant sublime » rimbaldien, mais également de ceux qui rejettent en bloc l’ensemble de son œuvre. Avant la sortie de son dernier film, The Neon Demon, il nous semble nécessaire de revenir sur la carrière d’un cinéaste outrancièrement formaliste, dont l’ambition réside à la fois dans une croyance infaillible en le septième art et dans une recherche perpétuelle d’absolu cinématographique.

La carrière de Nicolas Winding Refn débuta en 1996 avec Pusher, plongée ultra-violente dans un univers mafieux teinté de sang dans lequel dealers et camés n’aspiraient qu’à la survie. Pétri de réalisme, ce qui allait devenir le premier jalon d’une trilogie posait le style d’un réalisateur hargneux et, surtout, révélait un acteur d’une envergure remarquable, Mads Mikkelsen. Après de nombreuses déroutes commerciales, dont le remarquable Inside Job, le cinéaste danois présentait cette année son dernier film, The Neon Demon, en compétition officielle au festival de Cannes. Le film, à l’hyperbolisme chromatique prodigieux, met en scène l’arrivée d’une jeune fille virginale dans un Los Angeles clinquant, rongé par l’envie. La beauté a ceci de beau qu’elle y est à la fois maladive et enviée.
Il est évident, de prime abord, que Pusher et The Neon Demon sont des films formellement aux antipodes l’un de l’autre. Or ils sont tous les deux parcourus d’une morbide pulsion mortifère, un même délire fétichiste de l’abandon. Il s’agit là de l’une des grandes thématiques du cinéma de Nicolas Winding Refn – ce fut notamment le cas dans Valhalla Rising, le guerrier silencieux et Only God Forgives, dans lesquels les héros ne sont délivrés que par l’abandon progressif de soi.

Extrait de Valhalla Rising, Le Guerrier Silencieux de Nicolas Winding Refn (2010)

Extrait de Valhalla Rising, Le Guerrier Silencieux de Nicolas Winding Refn (2010)

En prise avec la Mort

Chez Nicolas Winding Refn, la Mort a bel et bien un empire, celui des résignés ; un univers mental sinueux contaminé par les chimères – soulignons qu’il s’agit le plus souvent d’une peur insidieuse. Il s’agit d’une part profondément nihiliste du cinéma de son auteur, en ceci que ses (anti)-héros vivent un parcours introspectif de dévoilement progressif qui les mènent inévitablement à la Mort, réelle ou symbolique. C’est le cas de Léo (Kim Bodnia) dans Bleeder, de One-Eye (Mads Mikkelsen) dans Valhalla Rising, de Julian (Ryan Gosling) dans Only God Forgives, mais également de Jesse (Elle Fanning) dans The Neon Demon. La nature de ses personnages hurle ainsi à la Mort, dont la libération surviendrait seulement par l’abandon de soi.

Cette prise avec la Mort, chez Nicolas Winding Refn, pourrait ainsi se confondre avec une maxime épicurienne bien connue : « Jouir de son existence mortelle ». Les dernières minutes de de Valhalla Rising, Le Guerrier Silencieux sont à ce sujet relativement édifiantes ; le One-Eye, que l’on pourrait assimiler à un passionnant fétiche kubrickien (le fameux monolithe noir), semble être un négateur de la Mort, en cela qu’il rejette son existence en même temps qu’il reconnaît son apprentissage.

Il n’est pas question ici de reprendre de manière systématique toutes les trajectoires des personnages du cinéma de Refn, mais un autre exemple, évidemment plus récent, nous permettra d’étoffer quelque peu ce propos. Il s’agit de faire l’exégèse de l’horizon atteint par Jesse dans The Neon Demon. Ce personnage paradoxal trouve dans son élaboration d’une beauté que l’on pourrait qualifier de « post-moderne » une forme d’absolu existentiel. C’est dans ce devenir mortel (il s’agit d’une Mort quelque peu symbolique, en cela qu’il s’agit d’un désenchantement d’une innocence troublée) que Jesse trouve sa jouissance.

L’œil qui jouit

La filmographie de Nicolas Winding Refn suit un parcours peu trivial. De la trilogie Pusher à The Neon Demon, il y a évidemment un écart impressionnant d’un point de vue strictement esthétique. Ces évolutions disent sans doute le remodelage symbolique opéré par chacun de ses films ; en effet il y a chez le cinéaste danois un véritable désir d’absolu artistique, d’ériger en manifeste chaque geste cinématographique, à l’instar de certains autres cinéastes – dont David Lynch et Andreï Tarkovski, presque systématiquement convoqués par Refn – qui se considèrent comme des artistes, dont le médium d’expression de leur propre sensibilité serait le cinéma. Il n’y a donc pas lieu de déceler dans sa filmographie un quelconque geste creux de styliste, en ceci que sa tendance à l’hypertrophie esthétique constitue en soi une propre réflexion sur son Art ; et c’est sans doute son dernier film, The Neon Demon, qui représente la quintessence de cette tendance.

Son cinéma pourrait ainsi s’apparenter à une dictature de la Beauté ; l’œil jouit alors d’une sorte de contemplation désintéressée pourrait-on dire. Peu de cinéastes ont ainsi suscité une telle fascination, en cela qu’ils ne prennent pas systématiquement le temps de consacrer une réflexion intéressante sur leur propre Art. C’est le cas de Nicolas Winding Refn qui, avec Bronson, livrait pour la première fois une œuvre introspective, érigeant la création comme l’unique forme de lutte. Quoique l’on puisse dire du cinéaste, il est de l’ordre de l’entendement de dire que son parcours semble relativement chaotique ; de son endettement provoqué par l’échec de Inside Job (cette période troublée est racontée dans un documentaire intitulé Gambler) aux doutes provoqués par l’attente suscitée par Only God Forgives (dans un documentaire sorti directement en DVD il y a quelques mois, My Life Directed by Nicolas Winding Refn, nous pouvons voir un artiste tourmenté, très attentif aux échos que suscitera son film), il n’est donc pas exagéré que Nicolas Winding Refn est passé par tous les états psychiques possibles.

Extrait de Only God Forgives de Nicolas Winding Refn (2013)

Extrait de Only God Forgives de Nicolas Winding Refn (2013)

L’Art, un acte de violence ? 

Il n’est pas rare d’entendre Nicolas Winding Refn que l’Art est un acte de violence ; ceci dans le but de répondre à une partie de ses détracteurs, l’accusant de représenter une violence outrancière et excessivement graphique. Il y a ainsi un parallèle évident à faire entre le processus créatif, éminemment violent, et la nature de son objet. Les critiques ont souvent souligné sa complaisance à l’égard de la violence ; or cela ne semble pas systématiquement vrai. Il est évident que son cinéma déploie une certaine idée de la virilité, quelque peu nuancée à partir de Drive, puis désintégrée par la belle singularité de The Neon Demon, et des procédés filmiques qui viennent dire cette complaisance (l’on pense notamment au réalisme des chairs dans Valhalla Rising, Le Guerrier Silencieux).

Néanmoins, toute l’ambition du cinéaste danois semble avoir été de déceler la violence comme une production du monde social ; en ce sens, il se rapproche évidemment de Stanley Kubrick et de son prodigieux Orange Mécanique, une référence majeure pour Bronson. Cela était notamment le cas dans la trilogie Pusher, qui traitait de la criminalité danoise, filmée sur un mode documentaire ; cela nous permet alors de suggérer que le cinéaste s’écarte d’un postulat enclin à la fascination (il n’y a rien de Casino ou de Scarface dans la trilogie de Refn). Le cinéaste empruntait une voie similaire avec Bronson, qui traitait avec justesse de l’enfermement ; la violence (physique et créative) pouvait alors s’apparenter à un désir d’évasion. Toutefois, il y a une nuance à apporter. Le cinéma de Nicolas Winding Refn n’est pas proprement « politique » ; la violence n’est pas systématiquement interrogée par le prisme de son écrin, elle est également une émanation des penchants régressifs des Hommes.

Soulignons que la violence, dans le cinéma de Nicolas Winding Refn, n’est pas seulement physique ; elle émane également d’une projection mentale (pour cela, il faut se référer au « triangle violent » de Only God Forgives ; l’on y trouvait la violence physique de l’Ange exterminateur, la violence symbolique de la mère de Julian et la violence intérieure de ce dernier, autrement dit ses soupirs de contrition).

Aux railleurs d’un cinéma singulier, il devient nécessaire de nuancer une œuvre proprement fascinante. Quel que soit le message que l’on veut bien lui prêter, Nicolas Winding Refn a au moins l’audace d’interroger l’image (The Neon Demon), produisant de facto une propre réflexion sur son Art. Il est alors impossible de rejeter en bloc toute sa filmographie, bien qu’elle comporte son lot d’incompréhensions et de maladresses, tant sa trajectoire demeure à ce jour passionnante. NWR, le guerrier silencieux rêvé.

¹. Extrait d’une interview accordée aux Cahiers du Cinéma, juin 2016.