Marie-Castille Mention-Schaar est productrice, scénariste et réalisatrice. Elle a été touchée par l’histoire positive d’Ahmed Drame, un jeune homme de 18 ans qui a écrit un scénario à partir de sa propre expérience. Pour elle, l’histoire des Héritiers montre qu’il est possible d’enseigner, même aux classes les plus difficiles. Nous l’avons rencontrée lors du FIFF de Namur, en octobre dernier.

Pourquoi ce titre, Les Héritiers?

Ce n’est pas le titre original, au début ça s’appelait La morale de l’histoire. Certaines personnes qui s’occupent de la distribution du film avaient peur que les mots morale et histoire soient un peu rébarbatifs. On m’a donc demandé de changer de titre. J’adorais celui-là, donc j’ai vraiment réfléchi pour trouver un titre qui soit aussi bien, voire mieux. J’ai beaucoup cherché puis Les Héritiers m’est apparu comme une évidence. Le film parle d’héritage, de transmission du savoir, de la mémoire, de son passé. Je regardais ces jeunes gens et je me disais ce sont les héritiers de notre histoire. Bien souvent, ils n’en font pas leur héritage, peut-être parce qu’on n’a pas fait en sorte qu’ils le prennent comme tel. J’aimais associer ce mot à cette jeunesse.

Le cinéma peut servir à faire prendre conscience de cet héritage, comme vous dites?

Bien sûr. J’ai vu beaucoup de films qui m’ont appris des choses, ou si ce n’est appris, qui ont suscité une réflexion chez moi ou une envie de connaître un sujet ou un débat plus en profondeur. Je trouve que le cinéma, quand ça provoque des débats, c’est formidable. Ici, c’est un peu une continuation de ce qu’ils ont fait en classe avec cette prof, débattre. Quand on débat, quand on comprend, on apprend.

Hormis Ahmed, dont c’est la propre histoire, comment avez-vous choisi les élèves?

J’ai fait un très long casting, qui a duré entre 4 et 5 mois. J’ai rencontré beaucoup de jeunes gens qui venaient d’horizons très différents. Certains venaient du théâtre et avaient une expérience professionnelle, d’autres absolument pas. Il y a donc un mélange dans la classe de gens qui n’ont jamais rien fait dans le cinéma ou le théâtre et de personnes qui connaissaient le métier.

Ils ont rencontré les jeunes dont s’inspire l’histoire?

Non, je ne les ai pas rencontrés non plus d’ailleurs.

Vous avez eu un contact avec la professeur, par contre.

Oui, j’ai beaucoup suivi madame Anglès en classe. Nous avons parlé, je lui ai posé pas mal de questions. Je ne voulais pas rencontrer la classe parce que, pour moi, Ahmed devait rester le fil rouge de l’histoire. C’était son souvenir, son ressenti de l’année, des relations avec ses camarades. On a bâti des personnages avec ses souvenirs mais je ne voulais pas que ce soit un copié-collé. Ça n’aurait pas été intéressant selon moi, ce n’était pas le but du film. On fait un documentaire alors à ce moment là, en reprenant les mêmes. Je les rencontrerai au mois de novembre, quand on va leur montrer le film (ndlr. notre entretien a eu lieu au FIFF, début octobre).

Quelle est alors la part de fiction dans votre film?

Tout part de la réalité. Après, pour les personnages, certains sont la sommes de plusieurs camarades dont Ahmed m’avait parlé et que j’ai regroupés en une seule personne. Il y a des anecdotes qui se sont passées après le concours, dans le lycée. Je les ai entendues de la proviseur et les ai intégrées ensuite dans l’histoire. Mais tout a une véracité et provient de l’école et de la vie d’Ahmed.

Comment avez-vous travaillé avec lui?

Ahmed m’avait proposé une ébauche de scénario mais qui parlait d’un concours de slam. Il avait imaginé un personnage, qui faisait partie d’une classe, et gagnait ce concours. Je ne le connaissais pas, je ne l’avais jamais rencontré et il m’avait proposé ça comme il l’a fait avec plein d’autres gens. Ce qui m’a intéressé dans ce qu’il m’avait envoyé c’était qu’un jeune de 18 ans écrive une histoire positive. En plus, un concours, ce n’est pas quelque chose de commun dans le programme éducatif français. C’est très peu médiatisé, il n’y a que ceux qui y participent qui connaissent. Les concours d’orthographe, de mathématique, sont plus courants dans le système anglo-saxon. J’ai donc eu envie de le rencontrer pour lui demander d’où ça venait. Il m’a alors raconté cette histoire avec sa classe de seconde et le concours national de la résistance et de la déportation. Je me suis dit que c’était génial et que c’était ça qu’il fallait raconter.

Marie-Castille Mention-Schaar aux côtés des acteurs des Héritiers

Marie-Castille Mention-Schaar aux côtés des acteurs des Héritiers.

Ariane Ascaride semble très à l’aise dans ce rôle de prof.

C’est son agent qui m’a demandé si Ariane pouvait lire le scénario. Je ne m’étais pas autorisée à penser à elle, parce que c’est l’actrice de Guédiguian. Quand elle me l’a suggéré, je me suis dit qu’en terme de valeurs, de ce que représente et véhicule Ariane dans la vie, il y avait quelque chose qui collait avec madame Guéguen. Quand je l’ai rencontrée, elle m’a parlé du scénario comme une femme de convictions. Pour elle, c’était important de jouer ce rôle, pour ces raisons. Selon moi, c’était un plus pour le personnage. J’avais l’impression que les gens ne se diraient pas qu’elle joue un rôle mais qu’elle incarne quelqu’un sans mensonges. Elle a rencontré brièvement Anne Anglès parce qu’elle voulait se baser uniquement sur ce que je disais. Au début ça a été très difficile. La première journée, elle s’est retrouvée face à ces 23 élèves qui retrouvaient leur naturel d’enfants pas très disciplinés. Je lui avais dit que je voulais cette liberté, tout en restant dans un cadre de scénario. Elle devait réagir comme madame Guéguen avec cette autorité naturelle et cette patience et non comme Ariane, qui avait parfois envie d’exploser (rires).

La séquence avec l’ancien déporté est très riche en émotions. Comment l’avez-vous tournée?

Léon Zyguel est celui qui était venu parler à Ahmed dans sa classe de seconde. Il va à la rencontre d’élèves, notamment dans le cadre de ce concours. J’avais regardé des documents pédagogiques où il avait été filmé pendant ses interventions. Je trouvais qu’il avait une présence incroyable, un regard, et je souhaitais vraiment qu’il accepte de venir pour le film. Après, pour moi, ça devait être comme ce qu’il fait d’habitude. Il arrive, il parle à la classe, et les enfants lui posent des questions. Ça ne pouvait pas être quelque chose fait en 5 prises et où je dis Léon pouvez-vous reprendre au moment où vous dites au revoir à votre père pour ne jamais le revoir. J’ai donc fait une seule prise avec 4 caméras. J’avais dit aux enfants d’oublier qu’on faisait un film et d’être eux-mêmes, de vivre l’expérience.

Le thème des enfants déportés est donc celui de la classe d’Ahmed.

Oui, tout à fait. Je suis vraiment partie du thème du concours et du document qu’ils ont rendu pour gagner. Pour moi, au delà d’aller voir qui étaient les élèves, c’était leur parole sur le sujet qui m’intéressait. J’ai travaillé à partir de ce document écrit, des analyses qu’ils avaient faites. Ils ont effectivement parlé de Simone Veil, des dessins de Pascal Croci. J’ai alors recréé leur raisonnement, comment ils en étaient arrivés là.

Votre film est plein d’espoir.

Je ne fais ce métier que pour ça, pour montrer qu’il y a de l’espoir. Sinon on se flingue et puis voilà. Je pense qu’effectivement, il y a beaucoup de richesses dans cette jeunesse et qu’on ne la montre pas assez, qu’elle n’est pas suffisamment mise en valeur. Je trouve que la société ne fait pas son boulot pour les encourager, les valoriser. Donc une histoire où, tout d’un coup, quelqu’un leur donnait leur chance, ça devenait naturel de le mettre en images.

Vous êtes réalisatrice, mais aussi scénariste et productrice. Qu’est-ce qui vous donne l’envie de produire un film?

Les histoires! Je suis toujours mon premier spectateur. Je me demande si j’ai envie de voir cette histoire, c’est aussi simple que ça.