3 ans de rumeurs et de prédictions folles. Il semblerait que le groupe américain Netflix va finalement s’implanter en France et en Allemagne en automne 2014. Alors épouvantail ou poule aux oeufs d’or ?

 

Les services Netflix : de la TV à la tablette en passant par le smartphone

Les services Netflix : de la TV à la tablette en passant par le smartphone

 

Après s’être implanté avec succès en Grande-Bretagne, en Irlande, aux Pays-Bas et en Scandinavie. Netflix souhaite s’attaquer aux deux gros marchés européens restants : la France et l’Allemagne. Puis finir par le Benelux et la Belgique dernier royaume inoccupé de cette région (son siège social européen est aujourd’hui au Luxembourg – le paradis fiscal de l’entertainment avec l’Irlande).

Netflix tout le monde en parle. Tout d’abord un service de location de films par correspondance, Netflix a pris le virage technologique d’internet pour devenir le géant de la SVOD (Subscription Video On Demand) ou SMAD (Service Media A la Demande) que l’on connaît aujourd’hui : plus de 42 pays pour plus de 40 millions d’abonnés. Un mastodonte, bien loin devant les Hulu et autres Amazon.

Ce mastodonte compte bien venir grignoter sa part du marché hexagonal : le marché français est le plus gros marché cinématographique européen (en nombre d’entrées par an) et un des principaux producteurs de contenus. Un marché alléchant donc, mais la fameuse « exception culturelle » impose de sacrés barrières ou des barrières sacrées à tout nouvel arrivant avec la fameuse chronologie des médias.

Cette chronologie des médias permettait jusqu’à présent d’entretenir le financement par les diffuseurs, de la production cinématographique française. En effet,  les gros diffuseurs comme les chaînes de télévision se doivent d’investir une partie déterminée de leur Chiffre d’Affaire annuel dans la production indépendante française, en contrepartie elles bénéficient d’une fenêtre exclusive de diffusion des films pré-achetés allant de 10 à 12 mois, et ce 10 mois après la sortie en salles du film.

Tout le monde semble donc gagnant, les producteurs minimisent leurs risques et trouvent du financement via les diffuseurs, qui eux se voient attribuer des fenêtres de diffusion exclusive.

Cependant le débat fait rage, les chaînes de télévision ne financent que certains types de films, et ainsi la volonté première qui était de « financer tous les cinémas » se résument à financer les types de films qui fonctionnent, au détriment donc des films moins commerciaux ou tout simplement qui plaisent moins au public de grande écoute de la case du dimanche soir.

 

Et arrive Internet…

Vous avez sûrement entendu parler des rapports Bonnell et Lescure qui mettent leur grain de sable dans ce système (bien) huilé. Ces deux rapports évoquent en effet l’hypothèse d’un élargissement des diffuseurs de contenu au financement de la production française. Rien d’anormal : puisque ces diffuseurs profitent des productions, il semble normal qu’ils participent au financement de ces mêmes oeuvres; et voilà le hic, avec cette fameuse chronologie des médias si chère aux diffuseurs nationaux, les nouvelles entités du numérique ne pourraient diffuser les oeuvres dans lesquelles ils auraient investis seulement 36 mois après la date de sortie en salles pour la SVOD (Netflix, Hulu, Amazon mais aussi les français Video Futur, FilmoTV) et 48 mois pour la SVOD gratuite (Youtube par exemple).

La pilule est donc dure à avaler : financer des oeuvres bien sûr mais des oeuvres qui peuvent potentiellement apporter des retombées commerciales. Et avec cette chronologie des médias, impossible de pouvoir retire quoique ce soit de ces oeuvres qui auront été proposé pendant plus de 3 ans déjà, quand on voit aujourd’hui le prix du DVD qui s’effondre on comprend tout de suite le peu d’intérêt à récupérer une fenêtre si tardive.

Cette chronologie des médias qui a fait la vertu du système de financement dans les années 90, doit maintenant être mis au goût du jour et prendre en compte les nouvelles habitudes de consommation du public.

Les deux rapports stipulent par exemple d’abaisser drastiquement les fenêtres de diffusion afin de laisser une chance économique aux services internet. Mais bien sûr les chaînes crient au scandale !

C’est donc à cause (grâce diront certains) à ce protectionnisme que Netflix tergiverse avant de venir en France notamment. D’un côté le gouvernement leur demande de contribuer au financement français et suivre les règles, mais de l’autre on fait tout pour garder un système obsolète dans lequel ils ne peuvent se retrouver financièrement.

Mais au vu des nombreuses démarches des dirigeants de Netflix ces derniers mois, il semblerait que les négociations avec le gouvernement, les ayant-droits (Netflix souhaite s’accaparer des catalogues de films français) mais également les FAI, avancent et que Netflix semble bien parti pour suivre les règles en échange d’assouplissement probable de la loi.

Vient la seconde question.

 

Sous quelle forme viendrait Netflix ?

Question de forme d’abord, le service américain est dans l’ensemble un service OTT (Over The Top) : peu importe la service internet auquel est abonné son client, il peut utiliser le service SVOD sur tous supports. Cependant Netflix est également en discussion avec nos FAI afin peut être de couper son mode habituel d’OTT et se greffer à une offre de box internet, dans ce cas Orange et Free seraient les plus à même d’accueillir la firme américaine étant donné que Bouygues Telecom et SFR font partie des groupes englobant respectivement TF1 et Canal Plus, les deux plus virulents opposants à l’arrivée de Netflix.

Au niveau du fond et de l’offre, Netflix pourrait donc soit jouer selon les règles françaises et implanter son siège social en France (et dès 10M€ de CA ils devront contribuer à la production) ou suivre l’exemple des autres groupes américains (ce qui serait politiquement délicat au vu des négociations européennes) et s’installer en Irlande ou Luxembourg et bénéficier d’avantages fiscaux conséquents, sans devoir ainsi financer la production française. D’où l’envie de trouver un compromis entre tous afin que le système global de la production française sorte renforcé de cette arrivée.

Netflix possède peu de catalogues français mais la plupart des vieux films américains, sans compter le nouveau deal avec les studios DreamWorks. De plus ses séries phares « House Of Cards » et « Orange is the new black » sont d’autant d’atouts qui vont concurrencer les créations originales de Canal Plus par exemple. Ainsi pour une somme comprise entre 6 et 10€ par mois n’importe quel abonné Netflix aura le droit à un catalogue étendu de vieux films français et américains, ainsi que bon nombre de séries américaines.

Comme HBO aux USA, Canal Plus devrait donc garder jalousement ses séries originales afin de concurrencer Netflix; et aujourd’hui aux USA en tout cas, la cohabitation fonctionne et les deux services sont rentables.

 

L’arrivée, Pour ou Contre ?

Pour le grand public, et donc nous, c’est à priori une très bonne nouvelle. Plus de concurrence dit plus d’offres, dit des tarifs moindres ou du moins plus de choix. Car on nous rabâche toute la journée que le piratage illégal c’est mal, et que Hadopi va nous punir mais si ces messieurs avaient fait évoluer le financement en fonction des habitudes des consommateurs et du marché, on n’aurait pas eu les mauvaises habitudes du téléchargement des séries américaines. Car oui à l’heure d’internet, attendre plusieurs mois pour regarder un film ou une série qui est disponible instantanément c’est compliqué…

Pour les producteurs, distributeurs, auteurs cela peut également être une bonne nouvelle. En amont de la création, cela leur offre de nouveaux « guichets » et donc cela va permettre une baisse du risque financier qui est le principal problème auxquels les créatifs font face.

Les financiers du système voient cette arrivée (qui peut entraîner plusieurs arrivées d’ailleurs) d’un oeil plus sceptiques, d’une part cela va bouleverser l’ordre actuel et ainsi diminuer leur emprise sur la production, et d’autre part cela va rendre plus concurrentiel leur investissement.

Pour conclure, à ceux qui avancent comme argument la mort du cinéma en salles avec le changement de la chronologie des médias, un fait devrait être avancé : Gravity qui est sorti en France le 23 octobre 2013 en 3D est toujours en salles actuellement et malgré la sortie DVD récente, la séance du soir au MK2 Bibliothèque est toujours occupée par une cinquantaine de spectateur, un chiffre que beaucoup de films aimeraient faire lors de leur première semaine…

 

Sources :

L’Expansion – Netflix négocie avec les opérateurs télécoms français

Libération – Netflix, un coup de pied dans la télé

INA – Netflix fera-t-il exploser le modèle audiovisuel français ?

Les Echos – La menace Netflix

Les Echos – Comment la France se prépare à l’arrivée de Netflix

Challenges – Netflix se lancera en France en septembre ou octobre

Le Monde – Netflix a tout intérêt à respecter nos règles

Le Huffington Post – Netflix en France : les solutions pour préparer le terrain