Le dossier : Blow Up et Quadrophenia, deux visions de la pop culture

by Christopher on 13 janvier 2012


Dans le cadre du London Calling au Forum des Images (Paris), deux grands films cultes vont s’affronter, deux peintures du Swinging London, deux visions de la société britannique. Deux bijoux : Blow Up, de Michelangelo Antonioni et Quadrophenia de Frank Roddam.

 

Les affiches des deux films

 

 

De quoi parlent nos deux films ?

 

 

Blow Up et Quadrophenia sont aujourd’hui deux classiques du cinéma britannique. Le premier est l’œuvre d’un réalisateur italien, Michelangelo Antonioni, grand voyageur dans l’âme. Fraîchement débarqué en Grande-Bretagne après avoir peint sur grand écran l’Italie des années 60 (L’Avventura, Le désert rouge), Antonioni continue d’explorer les sixties et signe son plus grand chef-d’œuvre. Auréolé d’une Palme d’Or au Festival de Cannes en 1967, il livre un Londres de l’art et des inquiétudes, le tout à travers un objectif neutre et un jeu sur les illusions. Un bijou de la pop culture.

 

 

Si Blow Up semble très apprécié de la critique, vu les récompenses acquises par le film, Quadrophenia n’en reste pas moins populaire, surtout sur les terres britanniques. A la base, Quadrophenia est le nom du second opéra rock des anti-punks The Who, qui date de 1973. L’opéra raconte des événements vécus par Jimmy qui l’ont amené ensuite à la situation morose dans laquelle il se trouve. Six ans plus tard, alors que les Who ne souhaitaient pas voir leurs chansons utilisées dans une BO, Frank Roddam signe Quadrophenia, tiré de l’opéra rock éponyme. Les membres du groupe se trouvent d’ailleurs être les producteurs exécutifs. Paradoxalement, Quadrophenia marquera moins les esprits que le premier opéra rock, c’est-à-dire Tommy.

 

 

 

Deux visions de la société britannique

 

La période des années soixante en Grande-Bretagne est d’une richesse difficilement comparable. Sans évoquer par exemple les événements de 1968 (qui auront finalement peu d’incidence chez les insulaires), la Grande-Bretagne est dans une phase de mouvement, incarnée par sa jeunesse.A la fin des années 50, l’Angleterre goûte à la permissivité, voit sa jeunesse enfoncer de nouvelles portes, pourvu que celles-ci soient le plus en contradiction avec l’Establishment régnant.

 

Quadrophenia est l’un des exemples symptomatiques de ce mouvement sociétal. Jimmy représente un jeune de base. Il est ce qu’on appelle un mod, un groupe composé essentiellement par des jeunes qui écoutent du rock un peu plus ravagé (The Who, The Kinks), un poil rebelle, et qui se distinguent physiquement des autres en portant une parka kaki, en roulant sur des scooters customisés qui ne passent pas inaperçus dans les rues. Jimmy vit encore chez ses parents (qu’il a bien sûr de plus en plus de mal à comprendre, non sans réciprocité) et travaille comme larbin en triant le courrier. En dehors, il s’éclate avec ses potes, rêve de girls, et plus particulièrement de Steph. Il voit également dans la drogue une porte de sortie, un exutoire à la société coincée dans laquelle il vit.

 

Jimmy, costume et parka, au milieu d'un groupe mod (Quadrophenia)

Jimmy, costume et parka, au milieu d'un groupe mod (Quadrophenia)

 

Au contraire de Blow Up, Quadrophenia est très critique envers la société et le conservatisme de cette dernière. Pourtant, si le film est fortement axé là-dessus, la scène forte illustrant la vision de la société britannique et sa bipolarité se trouve dans Blow Up. En effet, la scène d’ouverture joue sur l’opposition entre les travailleurs sortant de l’usine tels des robots fatigués et lassés par un travail épuisant, et des jeunes maquillés en mimes hurlant dans les rues silencieuses, cassant le décor triste de ces dernières. Le contraste entre ces deux mondes est représentatif de ce qu’il se passe dans les sixties britanniques. Deux générations s’opposent clairement, et l’Establishment, aussi bien social, politique ou culturel, doit évoluer avec son temps

 

 

La jeunesse, pierre angulaire

 

 

Si les deux visions de la société divergent pour les deux films, ils gardent la jeunesse en point commun. Dans Blow Up, le jeune homme est photographe, et donc artiste. Il saisit à travers ses objectifs le renouveau de la société britannique, à savoir des femmes libérées. Constamment, l’homme se met face à son œuvre, la redécouvre. Thomas incarne un renouveau de l’art, celui qui se met à nu, dérange souvent. Blow Up est bourré de références culturelles (David Bailey a par exemple fortement inspiré Antonioni), et nous montre une jeunesse volontaire et intrépide, qui se découvre elle-même, comme dans un parcours initiatique.

 

Thomas, l'artiste photographe sublime la femme (Blow Up)

Thomas, l'artiste photographe sublime la femme (Blow Up)

 

Le principe est sensiblement le même pour Quadrophenia et son personnage Jimmy. Lui aussi, jeune mod naïf, se découvre. En ligne de mire dans son esprit : Brighton, fameuse station balnéaire, célèbre pour les bagarres violentes qui opposèrent mods et rockers (d’autres jeunes, habillés de cuir, roulant sur des motos, et aux influences musicales plus blues). La force de Frank Roddam à ce moment précis, c’est de saisir d’une façon réaliste, très proche de l’action, la violence de ces émeutes, cette confrontation entre jeunes, purs produits de société, et d’opposer implicitement ces derniers à l’image qui devrait ressortir de Brighton, une station huppée et bien fréquentée.

 

Puis comme je l’avais évoqué précédemment, Jimmy se retrouve dans une situation où il doit regarder son passé. Il est un jeune homme en apprentissage, qui admire l’Ace Face (leader des mods) rencontré à Brighton. Sauf qu’il se rend compte, après avoir été chassé du nid familial, que ce leader est devenu groom dans un chic hôtel de Brighton, ce même hôtel dont il avait brisé les vitres dans le passé. Il s’agit bien là d’une remise en question, Jimmy doit-il se ranger tandis qu’il devient adulte. Le passage mod était comme une sorte d’obligation, un apprentissage de la vie et de ses erreurs. En cela, la peinture de cette jeunesse ne peut que nous toucher, tant le réalisme est criant.

 

Enfin dans Blow Up, la fin est également très importante. Thomas, complètement déboussolé par son histoire (il a assisté à un meurtre en photographiant un couple à leur insu), retrouve le groupe de jeunes clowns qui arpentent le fameux parc (où il a pris en photo le couple et découvert le fameux corps). Là encore, nouveau choc entre lui, devenu classique, se cherchant, et ces jeunes remplis de fougues et contrastant avec la société en difficulté à ce moment de l’histoire, en plus d’être porteur d’une sorte de nouvel représentation artistique abstraite, basé sur l’illusion. Une illusion qui peut également être le symbole de la vie de Thomas…

 

Les deux films finissent donc sur des questions existentielles : qui sommes-nous en tant que jeunes, qu’avons-nous appris, et comment allons-nous envisager l’avenir ?

 

 

Deux réalisateurs, deux styles

 

Si le traitement et la vision de la société britannique sont différents, c’est également le cas pour la mise en scène et ses aspects techniques. Un exercice de style à part.

 

Un exercice dans lequel Michelangelo Antonioni arrive à donner une véritable identité. Pour Blow Up, il utilise une mise en scène à la fois ample et esthétique, soignée à souhait. Et en même temps, il va chercher le spectateur, faire monter une sorte d’angoisse vis-à-vis de l’intrigue, et questionne les personnages, façon Hitchcock, autre monument britannique. Il tourne Blow Up à 50% dans l’atelier de photographie de Thomas, retourne plusieurs dans différentes pièces, comme un processus de création à deux niveaux (Thomas, artiste photographe et Antonioni, artiste derrière la caméra). Il donne également beaucoup d’importances à la couleur, joue sur les contrastes, et offre au passage une très belle photographie, qui sublime aussi bien les décors que le look terriblement fashion de Thomas, quelque soit l’endroit où il évolue. Il n’hésite pas non plus à rendre ses personnages sensuels à l’écran, sans aucune vulgarité.

 

A l’inverse, Quadrophenia opte pour une réalisation plus brutale, plus près du corps. Si Blow Up est pourtant plus vieux, le look vintage de la mise en scène ou des décors dans Quadrophenia font de ce dernier un film faussement (et presque) salement vieilli, avec peu de moyen, mais beaucoup de sincérité. Enfin, si Blow Up joue beaucoup de la lumière, Quadrophenia passe clairement une bonne partie de son temps dans la pénombre ou alors des espaces restreints. Deux points contredits à une seule reprise, lorsque Roddam filme les mods en scooters sur la route qui surplombe la baie de Brighton, ou lorsque Jimmy roule près de la falaise.

 

Jimmy, un mod en quête d'aventure sur son scooter (Quadrophenia)

Jimmy, un mod en quête d'aventure sur son scooter (Quadrophenia)

 

 

Un duel d’acteurs

 

Après les deux réalisateurs aux deux styles bien différents, opposons les deux acteurs principaux. David Hemmings (Blow Up) d’un côté, Phil Daniels (Quadrophenia) de l’autre. C’est également l’histoire de deux trajectoires complètement différentes.

 

David Hemmings a véritablement lancé sa carrière avec Blow Up, profitant au passage des nombreuses récompenses du film. Après avoir tourné une dizaine de films auparavant, le jeune acteur devient une des icônes britanniques de la pop-culture, alors que celle-ci se fait de plus en plus importante en Grande-Bretagne. Hemmings tourne alors avec les plus grands : Roger Vadim (Barbarella, 1968), Richard Lester (Terreur sur le Britannic, 1974), Dario Argento (Les frissons de l’angoisse, 1977), Claude Chabrol (Les liens du sang, 1978). Puis l’acteur s’efface, s’essaye sans succès à la réalisation, apparaît dans quelques épisodes de séries. On se le retrouve plus proche de notre époque dans des rôles très secondaires, chez Ridley Scott (Gladiator), puis chez son frère Tony (Spy Game) et enfin chez Scorsese dans Gangs of New York.

 

David Hemming, icône de la pop culture (Blow Up)

David Hemming, icône de la pop culture (Blow Up)

 

Phil Daniels est quant à lui loin d’être un acteur-né. Si dans Quadrophenia il arrive à charmer avec son rôle de rebelle naïf, Daniels ne connaitra pas les joies du succès comme Hemmings. Il avait tourné auparavant dans Scum, aux côtés du futur grand Ray Winstone. Anecdote amusante, Quadrophenia sort au moment où la carrière de David Hemmings plonge. Mais le succès très limité –bien qu’injuste- de Quadrophenia jouera contre Phil Daniels. Il tournera en télé pour Mike Leigh dans Meantime, avant de retrouver Roddam pour The Bride, avec Sting et Jennifer Beals au pays Frankenstein. Jamais Phil Daniels ne trouvera la porte du succès, et jamais sa carrière ne décollera. Un peu à la manière de ce Quadrophenia qui a mis du temps avant de devenir le culte qu’il est aujourd’hui.

 

 

Avez-vous également d’autres films sur la culture pop britannique, des sixties à aujourd’hui, des chefs-d’œuvres ou des parfaits inconnus ?

 

 

 

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