Un peu, beaucoup, aveuglément. Clovis Cornillac passe pour la première fois derrière la caméra. Dans un genre où on ne l’attendait pas : la comédie romantique. Rencontre avec le réalisateur, accompagné de sa femme et scénariste Lilou Fogli et de Mélanie Bernier.

Clovis, comment est venue l’envie de passer derrière la caméra?

Il n’y a pas eu d’élément déclencheur. J’ai dit pendant des années que je ne voulais pas réaliser. Puis c’est arrivé petit à petit, jusqu’à ce que ça devienne obsédant. J’attendais vraiment le bon moment, je ne voulais pas faire un film juste sur un coup de tête.

Qu’avez-vous pensé de cette première expérience?

Je suis tombé amoureux de ce métier. La plus belle chose qui me soit arrivée professionnellement, c’est d’avoir réalisé un film.

Une comédie romantique. On ne vous attendait pas là…

C’est ce que beaucoup de gens m’ont dit. Mais ce n’est pas intentionnel, je ne me suis pas dit « ah je vais les prendre à revers! ». Je n’ai apparemment aucune conscience de l’image que je peux donner.

Lilou : Moi qui le connait, ça ne m’étonne pas du tout…

Lilou, vous avez écrit le scénario. D’où vient cette idée de deux personnes séparées par une cloison si fine qu’elles entendent les moindres mouvements de l’appartement voisin?

J’ai habité à Paris, dans un petit studio très mal insonorisé. J’entendais mon voisin, et je me suis mise à l’idéaliser. Pour moi, il était extraordinaire, il était drôle, il était beau, bref la totale! Puis je l’ai rencontré… et là ça a été la grosse déception. C’est un morceau de l’idée. La seconde partie vient de l’envie de parler des problèmes de communication de notre société. Les gens vont systématiquement à l’essentiel, ne prennent plus le temps de se connaître. Ce mur me permettait d’enlever les préjugés physiques et sociaux et de repartir sur des vraies bases, comme l’écoute.

Clovis : Il y avait un vrai support de comédie aussi. C’est d’abord ça qui m’a intéressé dans l’idée de Lilou. Même si on ne peut jamais faire quelque chose de complètement original, cette situation n’avait pas été beaucoup vue. Le fait de voir un couple s’aimer jusqu’au bout à travers un mur, ça permettait d’introduire des quiproquos et des éléments nouveaux. On pouvait aussi faire écho à des choses plus modernes, comme les réseaux sociaux, internet et le vivre ensemble.

Lilou et vous êtes en couple dans la vie. Pourquoi ne pas l’avoir choisie pour incarner Machine, le personnage dont vous tombez amoureux?

Elle n’est pas bien Mélanie? (rires) Non, je vois ce que vous voulez dire. Il y a une chose qui est primordiale pour moi dans le travail, c’est de dissocier. Je pense que si on est heureux ensemble, Lilou et moi, c’est aussi parce qu’on a une vision proche de ce aspect là. Au moment de l’écriture, Lilou ne savait pas qu’elle allait jouer dans le film.

Lilou : Je n’écris pas en pensant à quelqu’un, parce que je crois qu’un comédien doit se mettre au service d’un rôle et pas l’inverse. Je n’ai pas pensé à Clovis non plus d’ailleurs. Si vous avez envie de prendre un comédien, puis que celui-ci qui n’est pas disponible au moment du tournage, vous êtes déçu. C’est totalement ridicule parce qu’au départ, vous avez envie de raconter une histoire. C’était le film de Clovis, donc c’est lui qui a fait son casting. Je te laisse continuer.

Clovis : L’argument du copinage ou du fait d’être marié, n’est pas valable, je trouve. L’objectif est de faire aboutir le projet, d’aller là où on en a envie. Quand j’ai proposé à Lilou le rôle de Charlotte elle a été surprise. De la même façon, ça aurait été stupide de ne pas lui proposer parce que c’était ma femme. Il faut arriver à trouver le point d’équilibre pour que ça ait du sens et ne pas prendre le public pour des cons. Il n’y a rien de pire que de faire un film entre potes. On s’aime bien, c’est génial, mais le but, n’est pas de devenir copains. On le fait pour les gens avant tout.

Clovis Cornillac et Mélanie Bernier s'aiment un peu, beaucoup, aveuglément.

Clovis Cornillac et Mélanie Bernier s’aiment un peu, beaucoup, aveuglément.

C’était un vrai appartement avec une cloison?

Clovis : C’était un studio et ça a été conçu comme ça dès le début. Je voulais tellement réaliser ce film, qu’au départ j’avais décidé de ne pas jouer dedans. J’ai finalement pu prendre le rôle de Machin grâce à cette configuration particulière. Ça m’a permis d’organiser le tournage de façon à être tout le temps présent avec les acteurs. Ils ne pouvaient donc pas jouer avec moi et c’est un comédien qui a donné la réplique à Mélanie avec le moins d’intonation possible, pour ne pas la gêner. Ça m’a permis d’endosser complètement le rôle de réalisateur.

Mélanie : C’est ce que vivent les personnages, de toute façon. Les deux premiers jours c’est un petit peu déroutant, puis on prend ses marques comme avec n’importe quel personnage. Au final, cette particularité nous a aidés. Au départ, on peut le voir comme un obstacle, puis ça devient vraiment une force, parce que ça nous met dans leur quotidien.

Les deux personnages sont transformés à la fin du film…

Clovis : Je trouve le mouvement assez jubilatoire. Tous les films ne fonctionnent pas comme cela, bien sûr. Mais dans l’idée de la comédie, romantique d’autant plus, j’aime terminer ailleurs. Ce sont des gens qui ont des certitudes, qui sont coincés pour différentes raisons, puis qui se libèrent. Ça donne au spectateur une idée du possible. Quand on sort de ce genre de feel-good movie, on se dit que la vie n’est pas si mal. Je n’aurais pas pu tourner un film en me disant qu’ils ne finiraient pas ensemble, les seconds rôles, comme les premiers.

Comment sont-ils arrivés ces seconds rôles, la soeur et le meilleur ami?

Lilou : On s’embêterait sans eux! Il faut faire avancer l’histoire et ces deux personnages servent à rebondir. L’idée de la soeur me plaisait bien, parce que ça permet d’avoir une sorte d’emprise sur le personnage de Machine qui est plutôt renfermée.

Clovis : Ça nous a permis d’ouvrir les thèmes. Les deux personnages centraux sont un peu en marge, alors les deux autres apportent du concret et donnent un accès à du réel. Le personnage de Charlotte est totalement dans la vie d’aujourd’hui. Elle est écrasante par rapport à sa soeur, elle a tout pour elle, en apparence! Mais, en fait, elle s’ennuie. C’était vachement intéressant que, grâce à ce mur, elle regarde quelqu’un qu’elle n’aurait jamais vu. De la même façon, Artus n’aurait jamais osé regarder une femme comme Charlotte. Ils ramènent du réel dans la fantaisie. La scène du diner, sans seconds rôles, n’aurait pas eu la même saveur, ils sont les clés de voute de la comédie.

Lilou Fogli, scénariste et actrice et Mélanie Bernier, alias Machine.

Lilou Fogli, scénariste et actrice et Mélanie Bernier, alias Machine.

Mélanie, c’est un rôle de composition?

Je n’ai pas pensé à quelqu’un particulièrement. Je me suis inspirée de nos discussions, de ce qu’il y avait dans le scénario, un peu de moi aussi. Les rôles arrivent toujours à des moments de vie particuliers qui font parfois écho. Par exemple, je déménageais moi aussi dans un appartement, seule. Les questions que je me posaient, comme le fait de s’émanciper, pouvaient être utiles pour le personnage de Machine.

Vous mangiez aussi des plats Picard avec des couverts en plastique?

(Rires) Pour vous dire la vérité, je n’avais pas les couverts en plastique, mais je suis une grande mangeuse de Picard. C’est extrêmement comique, parce que, dans le film, elle mange des nuggets végétariens et moi, le soir, c’était les crêpes jambon-fromage. Ce sont des choses qui me sont très proches! Quand on voit Manu Payet, le vendeur chez Picard, qui discute avec Machine, c’est véridique. On s’échange vraiment les bons plans Picard!

Ça vous a donné envie de réaliser de voir Clovis s’éclater à ce point?

Lilou : Alors moi, pas du tout, pour l’instant en tout cas, puisque Clovis avait dit jamais, puis a changé d’avis. Je ne m’y connais pas, et ça ne m’intéresse pas. En revanche, j’adore écrire, me retrouver seule, devant un ordinateur. Vous faites ce que vous voulez, même s’il y a des comptes à rendre. Pendant un moment, il y a une liberté totale que je trouve très appréciable. On peut s’entourer de qui on veut comme personnage, c’est génial!

Vous préférez écrire plutôt que jouer alors?

Non, j’aime mieux jouer, mais si je pouvais faire les deux, ça m’irait très bien.

Et vous Mélanie?

Pour l’instant, je n’ai pas d’envie de réalisation. Quand je vois Clovis, je comprends quinze mille fois, mais c’est tout ce que je détesterais. J’aime être une petite marionnette, qu’on me prenne en charge. Je suis à un moment de vie où j’aime cette position où on m’emmène, on me guide. Je suis vraiment heureuse là-dedans. Être chef d’orchestre et gérer des gens, ça me paraît impossible. Je n’ai d’ailleurs jamais été commandante à l’école, ça ne fait pas partie de ma personnalité. Mais, j’ai appris, en écoutant Clovis, qu’il ne fallait jamais dire jamais…