Un réalisateur japonais à suivre de très près.

Nous rencontrons Koji Fukada une froide après-midi de janvier, dans le salon d’un bel hôtel, à l’occasion de la sortie d’Harmonium. Le film raconte l’histoire d’une famille tranquille, chamboulée par l’arrivée d’un vieil ami du père, qui sort tout juste de prison. Il suit Au revoir l’été, une délicieuse comédie de mœurs aux relents un peu mélancoliques, et Sayonara (dont la sortie française est prévue en avril 2017). Une traductrice fort compétente nous aide à franchir les barrières de la langue sans hésitations. Après un « bonjour » échangé en français, l’interview commence. Notre interlocuteur s’avère vite être bavard et n’hésite pas à ajouter des précisions à chacune de ses réponses – pour notre plus grand plaisir.

Genèse artistique d’Harmonium et intentions de base

« A l’origine, j’ai écrit le synopsis de ce projet il y a à peu près 10 ans, en 2006. A l’époque ça tenait sur 2 ou 3 pages. Il y avait deux motifs importants que je voulais intégrer au film, c’était la violence et la solitude. Je pense que la violence peut survenir de façon totalement impromptue et irrationnelle dans la vie de chacun, elle peut apparaître sous différentes formes. Ca peut être une catastrophe naturelle, un accident de la route, un crime, une maladie… La violence s’abat sur nous sans qu’on s’y attende et j’avais envie d’essayer d’approcher la violence, non pas en la montrant concrétement de façon visuelle mais plutôt en l’intégrant à la structure même du film. C’est pour cela que j’ai choisi cette structure en deux parties avec en première partie le quotidien et l’intrusion brutale de la violence, et puis en seconde partie, la façon dont le quotidien doit être géré et la violence surmontée.« 

Fukada enchaîne ensuite sur le sujet de la solitude « j’avais envie de montrer la solitude originelle que chaque être humain connaît dès sa naissance, à travers l’effondrement des institutions que sont la famille et la religion. Ma conception de la famille est un peu tordue, ou du moins en dehors des standards des calibres ordinaires. » Il explique ne pas avoir eu, dès le départ, de faire un film sur la destruction d’une famille, mais plutôt sur le constat que font chacun des membres de la famille. « Finalement, ils avaient beau être ensembles, ils étaient tous seuls face à eux-mêmes, je voulais vraiment mettre en scène cette solitude« . Kôji Fukada explique son son goût pour une pièce de théâtre intitulée La Maison de poupées, dans laquelle le personnage a un ou des enfants. Brutalement, à la fin de la pièce, elle réalise qu’elle est seule, elle n’est qu’un décor dans une magnifique maison. « En terme de narration, on a l’impression que le changement est très rapide alors que la situation a pourtant toujours été la même. La famille ne se détruit pas en un rien de temps mais n’a jamais vraiment été soudée« . C’est donc la prise de conscience des personnages qui fait imploser ce microcosme, une prise de conscience déclenchée par le personnage de Yasaka.

Extrait d’Harmonium de Kôji Fukada (2017)

Les thèmes du film

En abordant le thème de la solitude, Fukada ne fait qu’amorcer notre prochaine question, il faut dire que c’est une idée qui semble récurrente, dans sa filmographie. « Je ne fais que tourner ma caméra vers le monde qui m’entoure, j’ai toujours envie de filmer des problématiques universelles. Or je crois qu’il y a deux choses qui sont partagées par tout le monde, c’est le fait de mourir, de se diriger vers la mort de façon inexorable, et cette solitude, la difficulté à communiquer ». Il évoque le terme anglais discommunication.

Le réalisateur nous explique néanmoins ne pas choisir minutieusement ses thèmes « c’est juste ma conception du monde qui transparaît à travers mes personnages. Quand je filme l’être humain, la solitude apparaît puisqu’elle fait partie de mon univers et de la conception que j’en ait ». On se permet de lui faire remarquer l’aspect parfois plutôt philosophique de son cinéma, ce à quoi il nous répond que ce n’est pas une matière enseignée en classe au Japon, qu’il a seulement les connaissances apportées par ses lectures personnelles et ses expériences vécues. Il cite cependant Nietsche comme étant un penseur qui l’a un peu plus influencé que les autres, à travers un ouvrage, même s’il admet ne pas avoir compris les 9/10ème du livre. « C‘est l’idée que chaque être humain pouvait ressembler à un être solitaire sur une île, et que chaque île était reliée à une autre par un pont, qui est la parole. Cependant, ces ponts sont des illusions et au final, chaque être humain est seul« .

Production du film et casting

Quand on lui demande si la production d’Harmonium a été plus ou moins facile que celles de ses autres films, il nous répond, en riant, que chaque film a eu ses propres difficultés. Après un instant de réflexion, il précise qu’il n’a jamais tourné avec un gros budget, et sur un temps de tournage qui est généralement inférieur au temps de tournage d’un film français « On essaie de rentabiliser ces journées de tournage pour en tirer le meilleur en terme de jeu des acteurs« .  Le film a été tourné en un mois.

Il évoque ensuite l’ellipse de huit ans au milieu d’Harmonium, les stratégies visuelles mises en place et les différents jeux des acteurs, pour faire ressentir tout ce temps passé. Il tient à remercier particulièrement Mariko Tsutsui (Akié, la mère) pour son dévouement au film, puisqu’elle a pris 13 kg en trois semaines pour marquer l’évolution physique de son personnage. Le réalisateur nous explique toujours faire ses castings en discutant avec son producteur, il avait déjà très envie de travailler avec Mariko Tsutsui, Kanji Furutachi (Toshio, le père) et Taiga (Takashi, l’apprenti de Toshio dans la seconde partie du film) et leur avait déjà parlé de son projet en amorce. Tadanobu Asano (Yasaka) a, quant à lui, été choisi parce qu’il pouvait être aussi bienveillant que menaçant. « C’est un acteur connu dans les deux registres« , nous explique Kôji Fukada.

Le drame de Fukushima et son omniprésence dans le cinéma japonais

Le sujet du nucléaire revient souvent dans le cinéma japonais – ce qu’on peut aisément comprendre. S’il n’est guère cité dans Harmonium, on le note dans d’autres films du réalisateur, c’est pourquoi nous lui avons demandé de nous en dire plus, s’il souhaitait exprimer une chose particulière, comment le cinéma japonais abordait ce sujet si délicat…

Au revoir l’été faisait plusieurs fois référence à l’évacuation des habitants de Fukushima, Sayonara débute avec un drame nucléaire. Kôji Fukada précise que c’est un sujet qui l’a marqué, comme n’importe quel autre japonais mais que ses films n’ont pas vocation à délivrer un message politique. Il évoque une contextualisation de l’ère contemporaine dans Au revoir l’été, « les personnages en parle parce qu’ils sont sur ce même sol, c’est comme la guerre en arrière plan d’une romance dans un film européen. Personnellement, je suis contre les centrales mais mes films n’ont pas vocation à relayer mes opinions, ce ne fait pas de films par militantisme« .

Il explique que le nucléaire est venu très vite et naturellement pour Sayonara, film pour lequel il a imaginé les conséquences de l’explosion de toutes les centrales. En résultat, il laisse un personnage mourant et un robot handicapée sur Terre, isolées dans une zone rurale, attendant une évacuation. Si le film ne fait effectivement pas du tout le procès du nucléaire pour autant, Kôji Fukada enchaîne sur une note plus personnelle : « je pense que c’est une nécessitée sociale de songer à ces conséquences et d’en parler. Il y a beaucoup de centrales en France, je pense qu’on doit y réfléchir« .

Nous remercions Aurélie Dard de Rendez-Vous ainsi que Kôji Fukada pour cet entretien.