Rencontre avec Julia Ducournau qui a réalisé Grave, le film événement

Depuis mai 2016 et sa première mondiale à Cannes, Grave affole les foules. Que ce soit à Toronto, L’Etrange, le PIFF ou encore l’Off Screen, le film aura marqué les esprits et remué quelques estomacs. Nous avons rencontré sa réalisatrice, Julia Ducournau qui signe donc avec Grave son premier long-métrage de fiction.

Quel était le point de départ du film ?

C’est un long cheminement. Parfois je pars d’une image, une idée de plan puis je brode autour. Ici ce n’était pas du tout le cas. Ca vient d’une discussion que j’ai eue avec Jean Deforêt, mon producteur. Avant qu’on se lance sur le film et qu’il ne devienne producteur. On parlait du cinéma de genre et de films de cannibales en particuliers. On se disait que c’était marrant car les cannibales sont généralement traités à la troisième personne. On dit « Ils ». C’est plutôt un groupe, une tribu, qu’un individu, sans Hannibal Lecter. Mais quand on pense à Cannibal HolocausteGreen Inferno et tout ça, ce sont des groupes. Quand j’entends « ils », je pense à des aliens ou des zombies. On a une image de horde de zombies. C’est comme si on les traitait comme des animaux. Ce sont souvent des éléments qui ne font pas partie de notre humanité alors que le cannibalisme oui. D’une manière ou d’une autre, tribale, psychopathique ou une nécessité comme les rugbymen qui s’étaient plantés dans les Andes. Si ça m’arrivait de faire un film sur le cannibalisme, je voulais faire une narration à la première personne. En « je ». C’est pour essayer de comprendre justement de l’intérieur comment on en arrive là. Quelles sont ses pulsions ? Quelles sont les différences entre moi et quelqu’un qui va franchir le pas au moment de croquer la chair pour la première fois ? Mon intérêt était finalement de montrer qu’il y a une nécessité d’accepter cette part de l’humanité. Ne pas la refouler en tout cas. L’humanité c’est plein de choses et si on passe son temps à ne voir que le positif et occulter le négatif, on ne grandit pas. Je pense qu’on ne grandit jamais en refoulant les choses. Dans le film, il est beaucoup question de pulsions et du refoulé. Le personnage, en acceptant cette animalité, dangerosité, elle peut naître à l’humanité. C’est ce qui va faire qu’elle est confrontée à un choix moral qui est qu’elle pourrait tuer mais ne tue pas. C’est ce qui fait la différence entre elle et un monstre.

Comment s’est construit le scénario ? Parce qu’outre le cannibalisme, le film parle de plein d’autres sujets : le déterminisme, la sexualité, l’acceptation,…

Dans ce que je viens de te dire, toutes ces thématiques sont impliquées dans mon cheminement intellectuel pour essayer de voir comment pouvoir traiter tous ces sujets. 

Grave, Julia Ducournau, 2017

D’où vient cet attrait pour le cinéma de genre ? Bien que le film ne soit pas que ça. Ca en a l’air, formellement, mais, en y réfléchissant, ça n’est pas que ça.

Je suis d’accord. En tout cas, ça n’est certainement pas un film d’horreur. Quand je vais voir un film d’horreur, je veux avoir peur. Mon film, je ne l’ai pas écrit pour faire peur aux gens. D’ailleurs, même à l’écriture visuelle, je n’ai pas fait de jump scares ou choses comme ça. Je le qualifierais plutôt de crossover entre drame, comédie et body horror. Mon attrait remonte à longtemps, à l’enfance. Tant au niveau du cinéma que de la littérature. Petite, mon conte préféré était Barbe-Bleue. On est déjà sur un registre assez gothique. Rapidement, j’ai enchaîné avec Edgar Allan Poe qui est toujours un de mes auteurs de chevet. Il y a aussi Lovecraft, Lewis,… A travers la bande-dessinée aussi. Cela a toujours été présent chez moi. Je ne l’ai jamais vraiment identifié jusqu’à présent, sauf depuis que je fais des interviews puisqu’on me pose la question. Je pense qu’il y a quelque chose dans cet univers là, pas qu’au cinéma, qui est de l’ordre d’une forme de vérité. Ce qui est intéressant dans le genre, c’est qu’on est dans un univers alternatif. Peu importe le film, il est ancré dans un univers ayant une réalité forte mais c’est une typologie qui manie énormément le symbole et l’imagerie de manière complètement décomplexée. C’est vraiment un art de l’image, même s’il s’agit de romans ou de poèmes, c’est très cinématographique, très imagé. Chez Poe, et ça m’a fait la même chose chez Cronenberg, j’ai senti que l’auteur ne voulait pas que je regarde ailleurs. Quand je vois le ciné de Cronenbrg, je vois quelqu’un qui me dit de ne pas regarder ailleurs. On n’essaie pas de trouver des excuses.

Comment vous positionnez-vous par rapport à la new french extremity ?

Je pense qu’elle n’existe pas, que c’est une invention de journalistes américains. Ils ont une connaissance assez restreinte de la production européenne en générale et française en particulier. Chaque fois que je leur demandais de quoi ils parlaient, ils me disent « On pense à Haute-tensionA l’intérieurMartyrs et le vôtre ». Entre Haute-tension et mon film, il y a vingt ans qui se sont écoulés. Je pense qu’on peut difficilement mettre dans la même vague des films qui se séparent de vingt ans. Le film de Pascal Laurier, Martyrs, c’est pas du tout la même veine que la mienne ou celle d’Alexandre Aja avec Haute-tension ou encore moins celle de Claire Denis avec Trouble Every Day. La seule raison pour laquelle ils nous lient, c’est parce qu’on est tous français. On sait tous que dans l’horreur il y a des genres très différents donc on ne peut pas mettre tout dans la même veine. On ne peut pas mettre Insidious dans la même veine que Cannibal Holocaust, ça n’a aucun sens.

Comment gère-ton les influences sans parvenir à se faire étouffer et, parfois, à pouvoir les dépasser ? Il y a évidemment un clin d’oeil à Carrie mais aussi à Cronenberg. Je ne sais pas si celles-là vous en avez parlé mais, j’y ai également vu du Ben Wheatley avec son Kill List ou encore du Fabrice Du Welz. C’est probablement la présence de Laurent Lucas qui m’y a fait penser.

Ah oui probablement (rires). Laurent j’adore son travail avec Fabrice Du Welz, c’est remarquable, surtout sur Calvaire et Alléluia. J’adore ces films. La raison pour laquelle j’ai pensé à lui, ce n’est pas du tout à cause de ces deux films parce que le rôle n’est pas dans cette veine là. J’ai pensé à lui à cause de Tiresia de Laurent Bonello. Il joue un rôle en retrait, plutôt intérieur, dans le silence. C’est ce que je voulais pour ce père de famille. On sent qu’il a un truc à lâcher. C’est le silence habité de Laurent dans Tiresia qui m’a fait penser à ça. C’est drôle parce que Tiresia n’est pas du tout un film de genre.

Je fais la différence entre références et influences. La seule référence directe, c’est à dire quelque chose conscientisé et pensé comme ça, c’est celle de Carrie en effet. Là je l’ai fait  parce que je savais que les spectateurs aguerris anticiperaient de toute façon le parallèle. Je me suis amusée sur une scène. J’aime beaucoup Carrie mais ça n’est pas du tout un de mes livres de chevet. Pour les influences, elles ne sont pas forcément conscientisées au moment de l’écriture ou de la réalisation par exemple. Le travail de Cronenberg et Dario Argento sont des cinémas qui m’ont portée depuis ados. J’ai vu tous leurs films, j’y ai beaucoup pensé. Indéniablement, ça se ressent. Pour ce qui est de Ben Wheatley, je comprends pourquoi tu dis ça. Déjà, il y a la musique de Jim Williams, le compositeur de Ben Wheatley.

Grave, Julia Ducournau, 2017

Ah oui, je n’y avais même pas pensé.

Il a fait la musique de Kill ListTouriste et A Field In England. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai pensé à Jim. Effectivement, le truc que je vois dans le parallèle que tu fais même si une fois de plus ce n’est pas conscientisé de ma part. Entre Kill List et Grave, il y a une narration de scène à scène. Elles n’ont pas forcément de lien entre elles mais elles font sens à la fin. Le questionnement, c’est ce que j’adore chez lui. Je me demande ce que je regarde pendant tout le film. C’est déstabilisant et c’est fascinant. Ca rend actif pendant le film. Ce qui est certain, c’est que je veux créer ce questionnement, cette interrogation sur ce que je regarde et que ça fasse sens à la fin. Essayer de dénouer cet objet filmique.

Au PIFF, vous avez fait un discours sur la co-production où vous avez taclé Fillon. Pour vous, c’est quelque chose d’important ?

Oui. D’un point de vue de réalisatrice, c’est plus qu’un bonus. Le mélange des cultures est toujours bénéfique. C’est entre autre pour ça que j’ai choisi Ruben (Impens, chef opérateur d’Alabama MonroeBelgica et un épisode de Black Mirror entre autres NDLR). Je voulais un chef op étranger. Je voulais, à l’image, quelque chose qu’on n’avait pas vu en France. Quelque chose de neuf, du sang neuf, une vision neuve. C’est aussi pour ça que j’ai été chercher Jim pour la musique. Au PIFF, j’avais dit que cette nouveauté que les gens mettaient en avant, c’était grâce à ce mélange. C’est pour ça que vous avez l’impression de voir quelque chose de jamais vu. Parce que c’est neuf et qu’il y a du sang neuf. C’est très important pour moi et je vais essayer de continuer comme ça.

C’est très bien que le film sorte parce que généralement, les films de genre font leur vie en festival.

Oui. J’espère qu’une ouverture est en train de se créer en ce moment. J’ai l’impression. On a quand même réussi à financer le film, on est allé à Cannes et on n’a pas eu d’accident industriel. Je ne dis pas que c’est gagné, il faut continuer à communiquer là-dessus et communiquer sur l’absurdité de l’indigence du financement. A quoi tient-elle ? Au fait qu’il y a d’un côté le cinéma d’auteur et de l’autre le cinéma de genre. Ca n’a aucun sens. Un film d’auteur, c’est parce que le réalisateur a une vision, une patte, une signature et qu’il sait l’exprimer. Et c’est peu importe la grammaire qu’il ou elle utilise. Ca peut être une dessin animé, un documentaire, un drame, une comédie musicale ou un film de genre. Un auteur c’est un auteur. Pourquoi est-ce que ça serait une niche ? Ca parait évident ce que je dis. C’est pour ça qu’il faut en parler, communiquer.

C’est pour ça que les festivals ont leur importance.

Oui. C’est très bien qu’un festival comme Cannes commence à s’ouvrir au genre d’ailleurs. Très important.

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