Rencontre avec des artistes du burlesque

Ce ne sont que quelques jours après le décès d’Emmanuelle Riva que nous avons rencontré Dominique Abel et Fiona Gordon, les acteurs principaux et réalisateurs de Paris pieds nus, un film burlesque dans la grande tradition des Chaplin et autres Buster Keaton.

D’où vient ce style si particulier ? Le cinéma burlesque a toujours été populaire mais a bizarrement disparu donc c’est assez spécial d’encore en faire.

Fiona Gordon : On a pas l’impression que ça a disparu parce que les gens ne veulent plus voir ça, on a plutôt l’impression que la façon de faire des films et les formats de diffusion sont moins compatibles avec ce type d’humour. Tous ces formats larges ne sont pas forcément compatibles avec le comique et on a l’impression que ça a disparu, surtout dans la sphère comique. 

Dominique Abel : C’est devenu des stand up où c’étaient des gros plans sinon ça fourmillait trop. On ne voit plus ces images qu’on voyait dans les Chaplin et Keaton. Je pense que maintenant, dans l’art contemporain, dans la pub, sur le net, il y a énormément de burlesque. C’est toujours là. Sur scène, et dans le cirque forcément, il y en a beaucoup. Mais pas au cinéma étonnamment. Au cinéma, il y a une vague dominante de naturalisme et de psychologie de dialogues qui s’est presque identifiée au cinéma. C’est une des raisons pour laquelle on a eu des difficultés au début. On se demandait comment trouver notre place au cinéma. Il a fallu qu’on voit au cinéma des films comme ceux de Pierre Etaix, Le Soupirant, pour se dire qu’on pouvait, que tout était possible. Quand on revoit des films expressionnistes allemands, on sait que tout est possible mais, même encore maintenant, c’était moderne et à la fois burlesque. Mais on a quand même de lointains cousins.

FG : Maintenant, on choisit un film en fonction de la force de son scénario. La force du burlesque n’est pas tellement dans le scénario mais plus dans sa manière de faire. L’important n’est pas ce qu’on fait mais comment on le fait. Du coup, les moyens de financement des films ne peuvent pas comprendre ce à quoi ressemblera le résultat donc c’est compliqué.

Comment parvenez-vous à convaincre les financiers ?

FG : Ca a toujours été difficile.

Encore maintenant ?

FG : Oui oui.

DA : Oui. L’effet de surprise a disparu donc il y a des gens qui aiment ça et ceux qui se demandent quand on va changer de style. 

FG : Quand est-ce qu’on va faire du vrai cinéma (rires)

DA : Quand on propose nos scénarios, on accompagne ça parce qu’on a compris que c’est nécessaire d’avoir des notes importantes. Vous allez le lire et trouver ça pas mal mais sans plus. Justement, le plus ça viendra après. Parce que c’est du burlesque. C’est un peu un chèque en blanc qu’on demande aux gens.

FG : On n’est pas spécialement attachés à être identifiés comme du burlesque. C’est quelque chose qu’on disait surtout au début un peu pour les prévenir de regarder ça avec une autre paire de lunettes. Ce n’est pas la même chose. Après, on est juste naturellement attirés par une façon de communiquer qui est identifiée comme du burlesque mais on ne se sent pas poings liés à ça.

DA : On ne fait pas d’hommage. On a commencé à faire de la scène plutôt comme des clowns. On a plutôt été inspiré par les clowns du cinéma que ceux du cirque parce qu’ils sont plus proches du réel, de la vie, du contemporain. C’était naturel de retourner au cinéma après un certain temps.

Vos idées pour un film, d’où viennent-elles ? La vie de tous les jours ? Un lieu ? Une personne ? Tout est déjà présent ou c’est un petit élément qui en amènes un autre et ainsi de suite ?

FG : Il y a beaucoup de choses. Souvent, en travaillant, il y a plein d’idées qu’on rejette. Souvent, quand on finit un film, on sort ces idées pour, généralement, n’en retenir aucune. (rires) Une autre idée vient. Mais tout ça nourrit évidemment. Il y a tellement de tensions maintenant que le prochain pourrait tourner autour d’une personne très sécuritaire par exemple. Une autre idée serait un lâche témoin d’une agression qui rêve d’être un héros et, étant somnambule, il sauve des gens pendant son sommeil. Il y a notre environnement qui nous influence beaucoup. On discute de tout ça, on mélange beaucoup de choses. C’est un peu un ragout. Tout ce qu’on a fait sur scène aussi, des choses rejaillissent. On n’arrête pas de discuter. Même pendant les tournages. Ca nous arrive de dire « ça ne va pas pour ce film ci mais gardons-le en tête ».

Extrait de Paris Pieds Nus, Fiona Gordon et Dominique Abel, 2017

Ca vous arrive quand même de reprendre des idées abandonnées ?

FG : La Fée était une idée abandonnée par exemple. 

DA : Mais souvent ça se détourne. C’est comme si une trame parallèle poussait et devenait le film.

Quand vous travaillez un scénario, la trame principale est déjà claire ?

DA : C’est un cheminement évolutif. On essaie d’abord de trouver une histoire qui nous touche. Il faut écrire énormément, développer et parfois ça ne mène à rien. Quand la confiance est gagnée, on a une structure avec un début, un milieu et une fin. Alors là on va tout répéter. Un peu comme au théâtre, on fait ça chez nous, parfois avec une personne qui nous filme et jouera aussi des personnages. A ce moment là, on sait que plus ou moins la moitié des choses qu’on a écrites ne vont rien donner et d’autres vont nous exciter et relancer le travail d’écriture. Ca dure deux ans plus ou moins. Ensuite, on va vers le vrai. Pour celui-ci, on a été à Paris avec une assistante et on fait tout le film en accéléré. En sept jours, on fait tout le film, sans s’embêter des costumes etc. On essaie des tas de choses ce qui relance encore l’écriture. On refait encore une fois ça avec nos chefs opérateurs, plus près du tournage. Et là c’est plus une question de détails et d’idées. Au final, c’est nourri d’impro. Ca sent l’impro mais ça n’en est plus. C’est mécanique et dessiné. Dans celui-ci, parce que c’était le premier avec une caméra numérique, on était plus libres. Dans le métro, il y a des impros qu’on n’a pas pu faire, on s’est fait jeter par les vigiles. Là, il y a eu une séquence complètement improvisée. 

C’est intéressant ce mix entre impro et « faux tournage » fort en amont.

FG : Ce sont des impros filmées qui se fixent petit à petit. Comme quelqu’un qui compose une musique en fait. Notes après notes.

DA : Au début c’est un appareil photo qui filme en fait. Ce n’est pas exploitable, c’est juste pour avoir une trace.

Visuellement, vous savez ce que vous voulez. Vos idées sont testées.

DA : Oui. En même temps, le cadrage, la manière de filmer, ça vient naturellement aussi. Ce n’est pas une discussion théorique sur ce qu’on va faire. C’est principalement nourri par toutes les photos de repérages. 

Est-ce que ça vous arrive de vouloir « absolument » vouloir inclure un sketch que vous avez imaginés dans vos films ? Essayer de faire en sorte de le faire rentrer dans le cadre écrit du scénario.

FG : Oui. On essaie souvent de le faire. Presque à chaque film on a une idée qui vient de la scène mais, souvent, ça ne marche pas. Au théâtre, tout est principalement basé sur le dialogue avec le public. Si on a plus ça, ce n’est plus aussi efficace, il manque quelque chose.

DA : Dans les courts on a beaucoup essayé de faire ça mais, on s’est rendus compte qu’il fallait une autre écriture. On doit plus penser à la trame. Il faut que l’histoire nous touche, dise quelque chose. Le comique viendra naturellement. 

FG : Dans Paris pieds nus, le sketch avec l’échelle, ça vient d’un numéro sur scène. Mais on n’a pas pu le développer de la même manière. Idéalement, on aurait du faire une version test du film et changer des choses en fonction des retours du public comme ça se faisait à l’époque. Ca ne se fait plus tellement maintenant. 

C’était naturel que vous ayez les deux rôles principaux mais, comment avez-vous choisis les autres acteurs ? Pierre Richard, il y a quelque chose de naturel et cohérent avec sa carrière mais, la présence d’Emmanuelle Riva est plus surprenante. Elle est géniale dans le film ceci dit.

DA : Nous aussi ça nous a surpris dans le sens où on voulait un personnage de 88 ans au moins donc, un peu fragile, téméraire mais qui prend des risques insensés. On pensait à un amateur. On a pensé à une allemande qu’on a vue dans un film allemand qui avait 10 ans de plus qu’Emmanuelle Riva et qui était incroyable dans ses capacités physiques. Elle avait aussi un petit côté professionnel/amateur qui nous plaisait. Mais elle ne parlait ni français ni anglais donc ça aurait été compliqué de la faire venir. On s’est tournés vers la France. Il y a peu d’actrices de cet âge là et, quelques unes sont enfermées dans leur côté bourgeois. Emmanuelle Riva, on n’y avait pas pensé parce que, d’après nous, elle était plutôt dans les rôles dramatiques. Quelqu’un nous a montré une vidéo qu’elle a faite à l’occasion des Oscars pour le New York Times. Quelqu’un est venu la filmer chez elle. Elle déconnait, faisait des petites danses, imitait Chaplin,… Elle a ce côté espiègle et jouette. On s’est tout de suite dit que ça serait elle.

FG : On ne cherche pas quelqu’un de comique à la base mais quelqu’un avec qui on a une affinité en travaillant. C’est le plus important. Elle nous comprenait très bien. Tant pour le contexte que pour le rythme,…

DA : Elle aime Keaton aussi. Mais elle n’avait jamais fait ça. Pendant le tournage, elle nous disait qu’elle aimait beaucoup ça en tout cas.

Extrait de Paris Pieds Nus, Fiona Gordon et Dominique Abel, 2017

A-t-elle vu le film avant son décès ?

DA : Malheureusement non. On ne savait pas qu’elle était très malade. On attendait le moment où lui montrer avec un public. Avec son âge, on ne voulait pas la faire venir n’importe quand, n’importe où. On lui avait proposé d’aller à la première aux Etats-Unis mais, les longs voyages en avion, ça n’allait plus. Cela faisait six ans qu’elle avait un cancer mais elle l’a caché. Elle n’en parlait pas du tout. On était dans l’ignorance complète. C’est dommage qu’elle ne l’ait pas vu.

FG : Je crois que ça lui aurait plu.

DA : Elle a vu notre film Rumba. Quelqu’un lui avait montré juste avant qu’elle ne décide de faire le film. Elle l’avait bien aimé.

Et Pierre Richard ?

FG : Ce n’était pas non plus notre premier choix. Au départ, c’était Pierre Etaix. Comme tout le reste, il y avait une connexion avec nous à cause du Soupirant. Il était souffrant et avait dit oui s’il avait la santé. A l’approche du tournage, il a dit que ce n’était pas le cas. On était un peu dans la merde. Heureusement, quelqu’un dans l’équipe de production connaissait Pierre Richard. On est allés le voir. On lui a dit ce qu’il devait faire, il a lu quelques phrases et il a dit ok. Mais ça devait être ce jour là, celui là et celui là. Pas un autre. On a tout replannifié pour lui.

DA : On a du abandonner le Père Lachaise pour le cimetière de Passy. C’était super. On s’est retrouvés dans son appart le dimanche soir pour lui faire essayer des pyjamas pour la scène du lendemain, c’était vraiment génial. Il est tellement naturel. Le Distrait, c’est mon premier ticket de cinéma étant ado. C’était magique de le retrouver. La danse qu’on lui a proposée, c’est improvisé. L’entrée et la sortie, les raccords qu’ils font eux, c’était facile pour lui. Il était chez Béjart au début, je ne le savais pas.

Il y a eu beaucoup de temps entre le tournage et la sortie et, étonnamment, pas de gros festivals.

FG : C’est vrai. Il y a eu Telluride aux Etats-Unis quand même.

 DA : On n’a pas eu Cannes. La semaine de la critique, c’est fini pour nous, on a fait trop de films. Il restait Un Certain Regard, qui ne nous a pas pris. On a eu des demandes de Locarno. Notre vendeur international nous a dit que Telluride nous voulait. On n’y était jamais allés, c’est génial. On a tout mis là-dessus. Ca a pas mal changé pour nous aux Etats-Unis mais ça n’a pas beaucoup de résonance ici. Il y a aussi une autre raison. On pouvait le sortir à peu près quand on voulait. On a décidé d’attendre un moment qui semblait être le mieux, quand il n’y a pas trop de concurrence. Avec La Fée, on s’est retrouvés face à plein de films d’auteurs et on s’est tous bouffés l’un l’autre.

FG : Nanni Morretti, Lars Von Trier, Almodovar, Asghar Farhadi,…

Et la suite ?

FG : Tout ça a pris du temps, on a eu des revers donc on a un peu perdu le rythme au niveau de l’écriture. On a des idées mais on n’arrive pas à se décider pour l’instant. On n’a pas envie d’attendre trois ans avant de pouvoir tourner.

DA : On est beaucoup dans l’accompagnement pour l’instant. Je pense qu’on arrivera vraiment à se mettre à table à partir de mai je pense. D’ici là, c’est quasiment non stop de la promotion. On discute quand même pendant la promotion.

FG : On va jouer dans un film belge de Clémentine Doyen. Des petits rôles. Ca va s’appeler Nos Fans.

C’est vrai que vous ne jouez pas souvent dans d’autres films.

DA : Il y a eu Adam dans le film de Jaco Van Dormael mais c’est vrai que c’est rare. Parfois on refuse.

FG : Si les gens pensent qu’on est comiques, on refuse parce qu’on n’est pas comiques. Donc on refuse pour ne pas les décevoir. 

DA : On est beaucoup dans la construction. Peut-être qu’on est un peu à part.

FG : Ils ont un peu raison.

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