C’est à Paris, dans un petit hôtel niché non loin de la très historique et très sympathique rue Montorgueil, que nous avons rencontré Isabelle Carre pour son dernier film Comment j’ai rencontré mon père, première réalisation de Maxime Motte. Difficile de ne pas succomber à la simplicité et à la générosité jamais feinte de cette actrice, comme ont pu en témoigner nombre de réalisateurs, d’acteurs et d’actrices qui ont travaillé avec elle.

Qu’est-ce qui vous fait dire oui à un film en général et à ce film Comment j’ai rencontré mon père, en particulier ?

L’histoire ! De me dire : est-ce que j’ai envie de vivre dans cette histoire pendant quelques mois ? Ensuite il y a quelque chose de tout à fait déterminant : la rencontre avec le 0.metteur en scène et voir si l’on se sent bien avec lui, s’il est dans sa personnalité, en adéquation avec le scénario… s’il a cette sincérité-là. Ce fut absolument le cas avec Maxime Motte qui ressemble comme deux gouttes d’eau à son scénario ! Un scénario qui est comme une photo de lui-même. Maxime Motte a quelque chose d’un Écossais. Il adore le cinéma britannique, les comédies anglaises… et ça se retrouve dans son film. Il a une délicatesse, un côté bien élevé très 18 e siècle ; il a quelque chose d’un Japonais, mais avec un réel grain de folie.

Plus égoïstement est-ce que le rôle que l’on vous propose est important dans vos choix ?

Il est important dans la mesure où j’essaye de ne pas trop me répéter. Il y aussi le plaisir de retrouver certains partenaires, comme ici Xavier Demaison avec qui j’avais tourné dans Tellement proches de Olivier Nakache et Éric Toledano. Et cette complicité entre Xavier et moi a sûrement joué pour le film de Maxime Motte.

Être bien avec le réalisateur et vos partenaires est une condition essentielle pour vous ? Un réalisateur comme Maurice Pialat, réputé pour avoir des relations un peu compliquées sur un tournage, vous ferait fuir ?

J’ai pu connaître des tournages plus douloureux, plus difficiles, plus perturbants avec des metteurs en scène plus compliqués, mais j’ai cette croyance que l’on n’est pas obligé de souffrir pour que sorte quelque chose ; qu’il n’est pas besoin d’avoir un destin tourmenté pour devenir un grand acteur. Bien sûr qu’un passé douloureux peut enrichir les choses, que trop de confort fait que l’on ronronne, mais, je crois aussi à la force de la bienveillance, à l’envie de rendre un metteur en scène heureux parce que lui-même vous rend heureux, à la force de rendre la confiance qu’il a mise en vous… c’est aussi un excellent moteur !

Est-ce que l’on doit partager quelque chose avec son personnage… ou pas, pour dire oui à un rôle ?

Oui ! J’en suis sûre, même si c’est quelque chose de ténu et que tout le reste est à inventer. Être complètement étranger à ce que l’on doit jouer peut être passionnant et palpitant, mais moi j’ai besoin de sentir qu’il y a quelque chose qui me parle, qui répond à une question, qui répond à une de mes obsessions… Quant à mes limites par rapport à certains personnages, elles sont très claires dans ma tête : je ne pourrais absolument pas jouer quelqu’un qui ferait souffrir des enfants. J’ai par exemple refusé deux fois de jouer une infanticide, et pourtant le scénario était très bon avec, comme on dit, une grosse performance d’actrice ! Je me sentais incapable de vivre avec ça sur le cœur.

Serait-ce A perdre la raison, le film de Joachim Lafosse ?

Oui ! Mais je n’aime pas le dire parce que je ne trouve pas ça sympa pour les actrices qui ont accepté le rôle. C’est ma vision du monde. Il y a des choses intolérables qui restent intolérables. Je n’ai pas envie de comprendre le monstre qui est en nous ou de comprendre l’humanité qui est dans le monstre.

Est-ce que pour vous, jouer peut être une forme d’engagement ?

Ce que j’aime dans ce film, c’est sa finesse, il nous dit une chose qui nous fait du bien : que l’on n’est pas obligé de toujours s’inquiéter des décisions des gouvernements, que l’on peut faire aussi les choses de notre côté, que l’on a notre petite pierre à apporter, que ça peut être des choses très modestes, humaines, mais qui peuvent faire du bien et en premier lieu à nous-mêmes. Sur ce thème des migrants, il est important que les journalistes fassent leur métier et nous réveillent par moments avec des images chocs, mais c’est aussi important qu’il y ait des fictions plus légères comme celle-là, qui nous aident à nous identifier, qui nous disent que ça peut être positif de rencontrer un migrant, que ça n’est pas un danger, que ça n’est pas un poids. Ce migrant, dans le film, va nous aider à redistribuer les cartes et faire que notre famille retrouve une harmonie. Le plus grand bénéfice aura été pour nous !

Revenons à Ava, votre personnage dans Comment j’ai rencontré mon père. Qu’est que vous a attaché à ce personnage ?

Son parcours. C’est une juge, très rigide, pète-sec, un peu GO, bonne élève, donneuse de leçon, qui va s’ouvrir et qui va finir par tellement quitter sa tenue de juge qu’elle va enfreindre les lois et les transgresser… elle se retrouve dans une situation qui humainement la mène à ça… et je trouve ça très bien !

Professionnellement parlant, l’âge pour une actrice est souvent très cruel… est-ce que vous avez pu le ressentir ?

Sans aucun doute. L’âge a dû jouer dans les personnages que l’on me propose, dans le regard que l’on porte sur moi, mais j’ai envie de dire comme pour toutes les femmes. Ma maman était secrétaire. Elle a été virée à 50 ans et n’a jamais plus retrouvé de travail fixe jusqu’à sa retraite. On met beaucoup en avant le fait que c’est plus dur pour les actrices à partir de 50 ans, mais pas plus qu’ailleurs. Je me sens très privilégiée, et ça, par rapport au fait que je fais du théâtre et qu’au théâtre cette pression est beaucoup moins forte. Et puis ça fait un moment que j’ai décidé que les rides c’était beau et que ce n’était pas un privilège réservé aux hommes ! Je me dis que je prends de la bouteille et que ça me va bien (rires).