Rencontre avec un des réalisateurs coréens les plus excitants

Comme annoncé dans nos carnets de Bruxelles narrant l’édition 2017 du BIFFF, nous avons rencontré un des deux invités d’honneur, Park Chan-Wook, l’autre étant Alejandro Amenabar que nous avions déjà rencontré il y a un an et demi à l’occasion de la sortie de Regression, vous pouvez retrouver cet entretien ici. Après une année 2016 faste pour lui, il y a eu Cannes puis la sortie mondiale de Mademoiselle, Park Chan-Wook prend maintenant du temps pour fréquenter des festivals sans aucune pression. Quelques jours après son passage à Beaune, c’est à Bruxelles qu’il s’est ensuite arrêté.

Pendant une vingtaine de minutes, nous sommes revenus, avec un confrère de chez Cinéma Fantastique, sur sa carrière. Comme Park Chan-Wook avait mal au dos, l’interview s’est faite autour de tables hautes. Le réalisateur coréen déambulait dans la pièce et feuilletait un livre sur le peintre flamand James Ensor. Il fut tout content quand il trouva ce qu’il cherchait et nous le montra aussitôt. Il s’agissait du tableau « L’homme des douleurs« , un tableau que l’on aperçoit dans Old Boy.

Sans le succès commercial de JSA en Corée, on n’aurait peut-être jamais eu droit à votre fameuse trilogie sur la vengeance.

En effet. Mes deux premiers films n’ont pas du tout eu de succès, tant critique que commercial. Ce fut un échec total. Pouvoir faire un troisième film était déjà une chance miraculeuse pour moi. J’étais déjà content, d’autant plus que ce fut un grand succès. C’est pour ça que j’ai un attachement émotionnel pour celui-là. En raison du grand succès de JSA, j’ai pu avoir une sorte de carte blanche pour réaliser le film que je voulais faire. J’ai osé faire Sympathy for Mr Vengeance. C’est comme ça que la trilogie a débuté. Je pense que c’est sans doute pareil pour tous les réalisateurs mais j’ai fait Sympathy for Mr Vengeance, un film assez froid. C’est pour ça que je voulais qu’il soit passionné, plus chaud. Je pense que le fait que je travaille sur plusieurs projets, chaque projet s’influence. Quand j’ai fait Old Boy, on m’a beaucoup critiqué. « Pourquoi faites-vous toujours des films sur la violence? » Ce n’est pas forcément agréable à en voir. J’ai été un peu fâché et je me suis lancé dans Lady Vengeance ce qui a donc donné une trilogie.

Extrait de Stoker, Park Chan-Wook, 2013

A propos de Sympathy, on montrait pas, ou peu, la lutte des classes dans le cinéma coréen or, aujourd’hui, c’est devenu une constante. Vous avez lancé une espèce de vague. Vous considérez-vous comme un précurseur ?

C’est la raison que j’ai dite tout à l’heure. Les réalisateurs sont influencés par leur travail précédent. J’ai fait JSA et j’y ai traité la problématique de la division, un sujet important en Corée. Après ça, j’ai pensé qu’il était important d’aborder le problème de la lutte des classes.

A l’époque de Sympathy, vous disiez que les injustices vous mettaient en colère et que c’était pour ça que vous faisiez des films, pour questionner le spectateurs sur ces injustices. J’imagine que oui mais, est-ce toujours le cas et qu’est-ce qui vous met encore en colère aujourd’hui ?

La colère n’est plus la même qu’il y avait dans Sympathy for Mr Vengeance. La colère présente dans Sympathy, c’est de la colère directe et crue. Pour l’instant, ce n’est plus le cas. Je pense que cette colère a muri, un peu comme les grappes de raison deviennent du vin. Il y a un processus pour murir. Malgré tout, ça ne veut pas dire que ceci est meilleur que cela. 

Quel regard portez-vous sur l’évolution de votre travail depuis le début de votre carrière ?

Il y a sans doute une évolution globale mais je crois surtout que mon intérêt est de plus en plus marqué à propos de la féminité. Chaque fois que je fais un film, je fais de mon mieux pour faire ce projet là donc je ne sais pas si je peux dire qu’il y a un processus d’évolution réfléchi.

La féminité, c’est un thème que vous comptez encore aborder ?

Je pense avoir clôturé le premier chapitre. Pour moi, Mademoiselle, c’est un film à propos de la féminité et du caractère des femmes qui est à son apogée. Je n’ai pas vraiment l’intention de réaliser ce genre de choses à l’avenir mais je suis en train de travailler sur plusieurs projets en même temps et, dans certains, il y a évidemment des héroïnes au caractère très fort. Il y a beaucoup de scénarios aux Etats-Unis où il y a des personnages féminins au fort caractère.

Justement à propos des Etats-Unis, plusieurs réalisateurs coréens ont été tourner là-bas dont lui comme Kim Jee-Woon ou Bong Joon-Oh plus récemment. Que pensez-vous de cette expérience américaine et pensez-vous que ça mette le cinéma coréen en avant d’une manière ou d’une autre ?

Je dirais que le pouvoir de la production aux Etats-Unis est très puissant. Je le sentais. En Corée, l’industrie cinématographique est en train de devenir comme ça. Heureusement, j’ai un statut plutôt agréable et je me suis bien installé donc je ne suis pas trop influencé par les studios. C’est un bonheur. C’était pénible de travailler aux USA en raison de l’interférence au niveau du studio mais, je me disais que si j’étais là, je devais m’adapter à la situation américaine. Ce n’est pas comme ça juste pour moi mais pour tout le monde. Le système américain est comme ça. Si j’allais en Islande, ce serait bizarre de me plaindre du froid. Si je n’aime pas ce genre de choses, il ne fallait pas y aller. J’ai acquis une certaine patience puis je me suis mis à discuter avec les studios. Ils proposaient quelque chose alors que j’avais déjà ma propre idée mais, au final, c’était toujours moi qui proposait une troisième idée qu’heureusement, ils aimaient à chaque fois. Je me suis beaucoup disputé avec les gens du studio mais, quand on a eu fini le tournage, on a pleuré, on a fait des câlins. J’ai beaucoup appris de cette expérience. 

Extrait de Mademoiselle, Park Chan-Wook, 2016

Est-ce que votre projet Second Born, normalement co-produit avec les Etats-Unis, est toujours d’actualité ?

C’est un des 4-5 projets sur lesquels je travaille. Il y a des projets américains et coréens. Le scénario n’est pas terminé et l’investissement n’est pas confirmé non plus à ce stade donc je ne peux rien confirmer. Mais c’est en travail.

Fixez-vous quand même des limites à propos de la violence que vous montrez à l’écran ?

Il n’y a pas de restrictions spécifiques parce que je fais des films de science-fiction. Ce qui est difficile pour moi, c’est de parler, d’expliquer l’atmosphère et le monde du futur ou celui qui ne nous appartient pas, que nous ne connaissons pas encore. C’est toujours un défi. Heureusement, comme les deux faces d’une pièce de monnaie, il y a un côté positif. Il y a un nouveau monde qu’on n’a pas encore vécu mais je peux imaginer comment les gens peuvent réagir. C’est vraiment passionnant. 

Dernière question. Vos films fourmillent de détails et, parmi ceux-ci, on retrouve beaucoup d’animaux. Une chouette dans JSA, des araignées dans Stoker, un poulpe dans Old Boy et Mademoiselle. D’où cela vient-il ? Est-ce une dimension animiste ?

Si je parle des objets ou de l’architecture, il n’y a pas de vie. Les animaux et autres être vivants, c’est entre les humains et les objets, sans vie. Les choses vivantes comme les animaux, peuvent montrer des choses que les humains et les objets ne possèdent pas. Ca peut donc être intéressant de montrer des choses qui ont leurs propres particularités.

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