Dans le cadre de la sortie en France de son dernier film Certain Women (qu’on avait adoré au festival de Deauville), on a eu la chance de rencontrer sa réalisatrice, l’immense Kelly Reichardt. L’auteur de ses lignes osera même dire qu’il s’agit ni plus ni moins d’une des cinéastes les plus talentueuses en activité, c’est donc avec un léger regret qu’on sort de cette interview parce qu’on avait des tonnes de questions pour elle. On a néanmoins eu le temps de discuter Todd Haynes, méthodes de travail et pellicule. Rencontre avec une réalisatrice aussi posée et intelligente que ses films.

Vous avez commencé comme Directrice Artistique de Hal Hartley pour L’Incroyable Vérité et en charge des accessoires et décors sur le Poison de Todd Haynes, que vous ont-ils apportés ? Notamment Todd Haynes qui est producteur de La Dernière Piste.

J’ai travaillé sur Poison lors de l’apogée de l’épidémie de SIDA aux Etats-Unis et j’ai immédiatement su que nous faisions quelque chose d’important, que Todd était un grand artiste ce qui fut très inspirant. Je travaillais dans le département artistique, nous étions très impliqué et toute l’équipe travaillait main dans la main car on savait qu’on faisait quelque chose d’important. Je suis devenu très proche de son monteur James Lyons, qui est décédé aujourd’hui, puis de Todd au fil des ans et aujourd’hui c’est un de mes plus proches amis. On a fait ce film en 1989 donc c’est une longue amitié et aujourd’hui on partage nos scénarios, on se montre nos montages, les cassettes de castings mais surtout on parle de cinéma.

Vos films se caractérisent par leur minimalisme puisque le coeur de vos films est souvent une poignée de personnages évoluant dans quelques décors essentiellement naturels. Je pense aussi à la scène de Night Moves ou les personnages font exploser le barrage, c’est filmé de manière presque anti-spectaculaire. D’où vient cette recherche de l’épure ?

Je pense que quand on montre quelque chose de spectaculaire comme la scène que vous mentionnez, c’est quelque chose de tellement anticipé que le fait de ne pas le surligner renforce l’attention du spectateur. Particulièrement dans ce cas car c’est un film de genre donc si tu utilises la structure habituelle le spectateur devinera quand la tension va monter. Il s’agit donc de la retenir et de la délivrer pour garder l’attention du public afin que ce ne soit pas un visionnage automatique ou mécanique. Ici l’explosion en elle-même n’est pas importante c’est surtout les personnages qui font imploser leur vie donc c’est le moment où elle doit arriver. Et des questions de budget aussi (elle rit NDLR).

J’ai l’impression que cette épure trouve son point d’orgue dans Certain Women qui confine parfois à l’abstraction. Les émotions passent par le regard à la fois le votre (celui de la caméra) et celui de vos actrices. D’où vient cette émotion visuelle, est-ce déjà dans le scénario ?

Cette question de comment filmer est présente dans le scénario. Je cherche déjà en écrivant puis pendant les repérages. Plus on tourne autour de l’histoire plus on trouve comment raconter visuellement cette histoire. C’est pour moi la partie la plus intéressante de la mise en scène, chercher où mettre la caméra, quelle sound design pour illustrer ce qui ne doit pas être dit, la « vérité » du film. C’est un processus d’écriture très long c’est pourquoi je ne veux pas qu’on vienne m’épauler pour le scénario car dans le travail d’adaptation il y a déjà la recherche de l’esthétique globale du film.

Vous utilisez un story-board ?

Oui mon scénario ne comporte aucune indication de réalisation, aucun mouvement de caméra. Le scénario est plutôt la narration filmique du livre en quelques sortes, le sentiment global, l’atmosphère autour des personnages et la situation. Mais je ne veux pas que les acteurs pensent à autre chose donc il y a un scénario différent pour le production designer, pour les costumiers ou pour Chris Blauvelt le chef-opérateur. Il y a déjà donc plein de livres puis je travaille avec un peintre, Michael Brophy pour les story-boards qui parfois vient faire les repérages avec moi.

Vous êtes très attachée au tournage en pellicule et notamment au 16mm, à l’exception de Night Moves tourné en numérique et La Dernière Piste tourné en 35mm, qu’est ce qui vous donne envie aujourd’hui de filmer en argentique ?
Le grain, essentiellement. Les choses deviennent tellement exactes pour l’oeil, comme une silhouette par exemple. Mais en tant que fan du 16mm, je perds beaucoup du grain quand le film est transféré en HD donc sur un DCP le grain du 16 revient à celui du 35mm mais le numérique ajoute un aspect très lisse. Même sans le vouloir, nos yeux sont habitués au numérique donc que tu reviens à la copie 16mm et que tu te concentres tu t’aperçois que tu perds tout l’aléatoire, le tremblement de la pellicule, c’est là que tu te rends compte du poison qu’est le numérique. C’est intéressant, je ne sais pas si vous l’avez remarqué, on a gagné en clarté de l’image tout en perdant en même temps en clarté des détails. J’ai fait une projection test pour Certain Women et il n’y avait aucun détail dans la neige, elle semblait juste solide (elle montre une feuille de papier rigide posée sur la table) sans ombres ni détails.

Vous déplorez l’abandon progressif de la pellicule ?

Pour des raisons égoïstes oui car il n’y a plus de laboratoires photochimiques c’est donc devenu beaucoup plus difficile comme si on nous enlevait un outil indispensable. On a tourné Night Moves en numérique car on n’avait pas le budget pour éclairer de si grands espaces de nuit. Il y a des choses auxquelles on s’habitue, le retour vidéo montre presque exactement ce à quoi les rushs vont ressembler alors qu’en tournant en pellicule on ne voit pas ce qu’on a filmé avant au moins une semaine en fonction du lieu où vous tournez. Dans le Montana par exemple on a pas vu avant un bon moment ce qu’on avait filmé, les acteurs étaient déjà partis. Cependant la pellicule a toujours un côté très attrayant, quand on a dit à l’équipe qu’on tournait en 16mm, tout le monde était beaucoup plus excité mais les laboratoires disparaissent, les étalonneurs s’en vont. C’est comme un bateau qui coule mais je crois qu’on tourne encore pas mal en pellicule à la télévision notamment HBO pour obtenir une certaine texture. Peut-être que d’une certaine façon l’argentique peut se maintenir, c’est le choix de chacun de tourner ou non en pellicule, je ne suis pas une puriste mais je ne veux pas que la demande s’arrête totalement.

On en saura malheureusement pas plus et il nous restait encore plein de questions sur la relation réalisatrice/actrice qu’elle entretient avec Michelle Williams, sa cinéphilie et ses influences, sa vision sur la place de la femme dans la fabrication des films américains ou encore l’état du cinéma indépendant selon elle. Ce sera pour une prochaine fois !