Lors du dernier FIFF de Namur, nous avons eu l’occasion de rencontrer Joséphine Japy, l’actrice principale du nouveau film de Mélanie Laurent, Respire. C’est sur le coup de 9h00 que l’interview a eu lieu avec une demoiselle très simple et très lucide sur son métier.

Joséphine Japy dans Respire (2014)

Joséphine Japy dans Respire (2014)

Qu’est-ce qui vous a attiré dans le scénario ?

 Il y a deux choses. La première c’était à la lecture. Quand je l’ai lu, j’avais 17 ans donc j’étais proche de l’âge du personnage dans le film et de la période du lycée où, dès qu’on se fait emmerder ou que quelque chose qui ne se passe pas exactement comme on le voudrait on se sent complètement bloqué alors que le lycée se termine à la terminale et puis après il y a toute une autre vie qui commence. Au lycée on se dit que c’est l’intégralité de la vie qui se résume à ça. Je me sentais assez proche de ça. La deuxième chose c’est, quand j’ai vu ce personnage et toute la palette de choses qu’il y avait à faire, tous les sentiments… Il y avait une palette d’émotions qui était complètement énorme, de la joie extrême et de l’adoration jusqu’à la dépression la descente aux enfers. C’était super attirant et en plus de ça, me dire que Mélanie allait m’offrir un rôle pareil, c’était le cadeau suprême.

Elle avait pensé à vous pour le personnage ou vous avez du passer un casting ?

Je crois que c’est l’avantage d’avoir une réalisatrice qui est aussi comédienne. Ce qu’elle ma dit c’est qu’elle avait tellement passé de castings et qu’elle savait à quel point c’était stressant et un enfer parce que quand t’as envie d’un rôle c’est juste horrible de passer un casting, qu’elle n’a pas voulu passer d’essais d’autant plus qu’elle a écrit le scénario avec une photo de Lou (De Laage NDLR) et une photo de moi sur son bureau. Derrière, elle n’a fait que nous proposer ces personnages en nous demandant ce qu’on en pensait. Ca s’est passé comme ça.

Que pensez vous de Charlie, votre personnage ?

C’est à dire ? D’un point de vue de la personnalité ?

Oui. Avez-vous traversé ou vécu des choses similaires, de près ou de loin.

 Je n’ai pas vécu avec des amis filles. J’ai eu la chance d’avoir un groupe de copines très soudées qui m’a suivi. J’ai 2 copines que j’ai depuis que j’ai 6 ans, d’autres depuis que j’en ai 11 et je n’ai jamais vécu un rapport malsain avec elles. J’ai commencé à saisir ce que c’était d’adorer quelqu’un et de pouvoir être manipulé, complètement entrainé dans un tourbillon sans comprendre ce qui nous arrive avec une relation avec un garçon et aussi à travers la relation d’une amie avec un autre mec. Je connais pas les amitiés féminines destructrices, j’ai vu les relations amoureuses destructrices ce qui est encore autre chose. Ca rassemble à peu près, à quelques détails près mais qui ressemble dans les phases. Je me suis inspirée de ça. Le personnage de Charlie, ce que j’aimais c’est que c’est un personnage lumineux. Elle a cette situation difficile chez elle avec un père absent mais derrière elle a une grande lumière, elle bosse bien en cours, elle a un groupe de potes super qui mélange tout, les meilleurs de la classe avec des filles plus légères, elle a ce garçon qui est amoureux d’elle,… Ce que j’adore c’est que tout va bien dans sa vie mais à part ce détail familial. Et encore, elle s’entend bien avec sa mère, son père donc c’est pas non plus catastrophique pour elle. Elle a tout pour réussir sa vie. Et d’un coup, cette nana arrive et va détruire tout ce qu’elle a. Mais c’est ce côté lumineux que j’aime beaucoup.

Extrait de Respire (2014)

Extrait de Respire (2014)

Comment s’est passée la relation avec Lou ? Elle a un personnage très fort, manipulateur.

C’est le propre du pervers narcissique de se faire passer pour la victime. Charlie, elle est intelligente. C’est pas une faible. C’est une semi faible parce que, comme tout le monde, elle a ses failles mais elle n’est pas faible. Elle n’est pas non plus super forte mais c’est pas non plus quelqu’un qui se laisserait faire à priori. Là elle se laisse faire parce qu’elle se demande aussi si elle n’est pas un peu parano. C’est ça aussi que Mélanie a voulu retranscrire cette idée de paranoïa. D’un coup on ne sait plus si c’est nous qui inventons ou si c’est nous qui nous prenons la tête. C’est complètement fou. Au début, avec Lou, j’étais super stressée. Quand j’ai lu le scénario et que Mélanie m’a dit que ça serait avec Lou de Lâage j’étais extrêmement angoissée parce que je me suis dit que si on ne s’entendait pas, ça serait impossible à tourner. Ca serait infernal parce que quand t’aimes pas quelqu’un, filmer le désamour, il n’y a rien de pire. A partir de là, j’avais assez peur. Et Mélanie a fait quelque chose de génial. Pour les répétitions, elle nous a emmenées à la campagne. On est parties toutes les trois à la campagne et on a passé notre temps à débriefer, à manger, à regarder des films. On parlait de filles, de mecs, de lycées enfin, de mille choses et du coup, en revenant j’ai compris qu’il n’y aurait pas de souci et que ça irait. Avec Lou c’était très facile, avec Mélanie c’était très facile. On n’a pas eu à se forcer.

Elle est comment Mélanie Laurent en tant que réalisatrice ?

J’essaie de penser à des anecdotes à chaque fois parce que je trouve que c’est plus intéressant. Mélanie, le truc, c’est ce que je disais tout à l’heure, c’est une réalisatrice qui est aussi comédienne. Elle sait diriger ses acteurs. Ca paraît bête comme ça mais il y a plein de réalisateurs qui ne savent pas diriger leurs comédiens. Elle fait partie de ceux qui savent. Il y avait quelque chose d’extrêmement agréable, c’est que sur le plateau, on commençait à tourner une scène, elle ne disait pas action et elle nous laissait continuer à la fin. A chaque fois. Elle nous laissait cette marge de manœuvre qui est complètement géniale quand t’es comédien de pouvoir te transcender et de donner plein d’autres choses. C’est quelque chose de particulièrement super. Ca reflète son côté direction d’acteurs hyper important. La deuxième chose c’est qu’elle ne supporte pas l’idée de devoir tourner ce qui est difficile. Enfin, tout ce qu’il y avait de dur dans le film. Elle ne supportait pas de tourner la souffrance et la violence. Elle voulait ne tourner que dans l’amour et la facilité.

Difficile avec un sujet pareil.

Bah ouais mais en même temps c’est la meilleure manière de le faire et du coup on se marrait sur le plateau. On ne dirait pas dans le film mais sur le plateau c’était n’importe quoi. On a fait un clip de rap en même temps. On laissait la caméra où elle était, on faisait des plans et on a fait un clip de rap. Ce sont des petites anecdotes. On a eu des fous rires, qui sont dans le film d’ailleurs. D’un coup, elle nous laissait vivre, elle chopait un fou rire et c’est dans le film. C’était super marrant.

Joséphine Japy, Mélanie Laurent et Lou De Laâge

Joséphine Japy, Mélanie Laurent et Lou De Laâge

Pensez-vous que le film peut servir d’exemple de par son côté éducatif. Ca pourrait être un film qu’on pourrait montrer dans les lycées.

Je pense qu’il y a trop de cigarettes dans le film (rires). Ce que je pense, et je pense que Mélanie et le reste de l’équipe, si le film peut sauver une personne, en France, ce serait une victoire énorme. Il n’a pas un côté éducatif, ça ne veut rien dire et je ne pense pas que Mélanie sente le besoin d’avoir à apprendre quoi que ce soit. Par contre, d’un coup, on parle d’un sujet peu vu au cinéma. Tous les ans il y a des dossiers dans les grands journaux sur les pervers narcissiques, c’est limite devenu à la mode. C’est devenu un mot fourre-tout. Dès que quelqu’un déconne dans ton entourage, c’est un pervers narcissique. Ce qui est étonnant, c’est qu’on ne parle jamais des victimes. Il y a très peu de législations qui sont faites sur la protection des mineurs. Pendant la préparation du film j’ai lu des faits-divers hallucinant. Il y en avait un où une nana se faisait emmerder et a fini par se suicider. Derrière, rien n’était fait au sein du lycée. A partir de là, c’est clair que c’est ce que montre le film. Il montre d’une façon assez juste les victimes qui sont souvent oubliées dans ces histoires. Si le film peut avoir cette dimension, ça serait le top du top.

Isabelle Carré joue le personnage de votre mère. Vous avez déjà joué avec d’autres grands acteurs comme Jérémie Rénier.

(Elle rit. Un portrait de lui est situé juste derrière elle). J’hésite à prendre la photo pour lui envoyer.

Il y a aussi eu Vincent Cassel. Ca fait quoi à votre âge de tourner avec des acteurs de ce calibre ?

Je vais vous raconter une anecdote. Le premier film que j’ai fait, j’avais 10 ans. Ca s’appelait Les Ames Grises. C’était un film d’auteur avec Jacques Villeret, c’était son dernier film, il y avait Jean-Pierre Marielle, Denis Podalydes,… Enfin, c’était assez fou. Mais comme j’avais 10 ans, je ne m’en rendais absolument pas compte, j’en avais rien à foutre. Avec Jean-Pierre Marielle, j’avais un rapport assez dingue. Il avait froid aux pieds, je lui retirais ses chaussures et lui mettais des chaufferettes. Ce que j’adore avec le fait d’avoir commencé tôt, c’est d’avoir pu des rapports simples avec ces grands comédiens. Quand t’es jeune, on ne se force pas. On arrive avec ce qu’on est et du coup ça donne des rapports super sympas. Ce que j’ai adoré c’était aussi l’évolution des relations que j’ai eu avec les autres comédiens au fur et à mesure. Forcément, quand t’as 10 ans, les adultes ne te traitent pas comme quand t’en as 18. Là-dessus je me sens tellement chanceuse d’avoir pu tourner avec Jérémie, Vincent. Les voir travailler c’est génial.

Extrait de Le Moine (2012)

Extrait de Le Moine (2011)

Comment gérez-vous les tournages et les études ?

Sur Respire c’était du grand n’importe quoi. Mes premiers partiels, 3 jours avant, j’étais en tournage. Trois jours de révision intense. La deuxième fois, j’étais carrément à Cannes la veille de mes partiels. J’avais la montée des marches le dimanche et examen le lendemain. Le seul truc c’est que c’est stressant, c’est pas évident mais c’est un challenge super. J’adore avoir les deux. Je ne pourrais pas faire sens. Le cinéma, c’est un art de la vie. C’est un art de tout ce qui nous entoure, de la société, de l’histoire, de la politique, de l’économie. Dans chaque film on peut trouver une dimension de la sorte. Du coup, mes études me nourrissent dans ce projet là aussi. C’est devenu indissociable de ce que je fais en tant que comédienne. Ca me nourrit tellement pour mes personnages d’avoir cette curiosité intellectuelle, que d’autres ont d’ailleurs sans études, aujourd’hui, je ne me verrais plus travailler sans.

Que recherchez-vous dans un film ?

J’ai toujours eu la chance de faire de belles rencontres avec des réalisateurs, des comédiens. J’aimais les personnages avant d’aimer le fait de tourner avec untel ou untel. Après, c’est clair que ça ne fait que renforcer l’envie de tourner quand tu as un beau personnage et en plus de ça une belle rencontre derrière. Comme je fais mes études à côté, j’ai eu peu de projets sur une assez longue période. Je ne me suis pas mise à trouver 3 films par ans. J’adore ça parce que je peux me concentrer sur un personnage qui me plait, qui me donne un challenge et qui, à chaque fois, me fait voyager un peu plus. Ce que j’ai adoré c’est que j’ai joué une petite fille pendant la guerre de 14-18, j’ai joué une ado dans le monde contemporain à Neuilly puis dans les années 60, puis au XVIIe siècle puis dans le film de Mélanie à Bézier. Les rôles te font voyager et j’adore ça. C’est un sentiment tellement génial de se dire qu’on peut être toutes ces personnes.

Quels sont vos projets maintenant ?

Je vais sans doute tourner en novembre dans une comédie du style road movie. C’est très différent. J’ai un rôle plus rebelle, c’est pour ça que je suis très contente aussi. Je retrouve justement Isabelle Carré, il y aura Alex Lutz aussi et Stéphane De Groodt. Monsieur Stéphane, qui jouera mon père. Sinon j’aimerais bien avoir ma troisième année de sciences po.