Rodin, la construction

Quand on rencontre Jacques Doillon, c’est forcément un peu intimidant vu la carrière qu’il a. Il présente un film à Cannes pour la troisième fois, lui qui a jonglé entre les festivals. Deux fois Cannes, deux fois Venise, deux fois Berlin. Pas de jaloux. Rodin, c’est un gros morceau et il a choisi Vincent Lindon pour incarner le maître sculpteur. Pour savoir ce qu’on a pensé du résultat, vous pouvez cliquer ici. Voici en tout cas le compte-rendu avec ce réalisateur qui a la réputation d’être loquace. Ce qui s’est avéré vrai.

On demande souvent aux réalisateurs leurs influences et, ils répondent souvent logiquement, avec des références cinématographiques. Rodin donne l’occasion de vous demander quelles sont vos influences artistiques de manière plus large.

Le cinéma c’est une évidence. Aujourd’hui, je ne vais plus du tout au cinéma. Je regarde des films de temps en temps. A la télévision tard le soir, des films plutôt anciens. J’ai plus besoin d’écouter de la musique que de voir des films. J’aime bien me balader. S’il y a un musée d’ouvert, j’y rentre. Je ne suis pas du tout un spécialiste de la peinture mais, tout doucement, ma curiosité est plus grande du côté de la peinture que du cinéma. Je ne sais pas dire pourquoi si ce n’est que j’ai du mal à rentrer dans une salle de cinéma. J’habite à 200 km de Paris où le cinéma n’existe quasiment pas. Si j’achète un DVD, j’en achète un des années 40 ou 60 ou alors des années 60. Manque de curiosité ? Peut-être. 

Par exemple, dans le film que je viens de faire, sur la profondeur de champs, j’en ai besoin. J’ai été élevé avec un cinéma où il y avait de la profondeur de champs. Celui que je vois aujourd’hui, pour la plupart, il s’oppose à la profondeur de champs et est terriblement découpé. J’aime les plans longs avec de la profondeur de champs et je vois la plupart du temps des plans courts sans profondeur de champs. Evidemment qu’ils ne sont pas tous comme ça mais il y en a tellement… Je vois sur le cinéma européen et américain, l’influence de l’argent. Ca a toujours été vrai mais ça l’est encore plus aujourd’hui. Les producteurs ont une place plus importante, les financiers, les télévisions ont une place plus importante. Tout le monde donne son avis. A force d’avoir tout le monde qui donne son avis, ça donne des films très anonymes. Quand je vois des films récents à la télévision, la plupart du temps, pour ne pas dire tout le temps, ils se ressemblent. Un film de Godard, au bout de 15 secondes, c’est clair, on sait que c’est lui. Un film de Truffaut, il faut 1 minute, de Rivette, il faut une minute,… Je n’ai pas une passion débordante pour la Nouvelle Vague. C’est juste pour dire que ce n’était pas anonyme. Aujourd’hui, il y a des cinéastes qui ont une notoriété. En voyant leurs films, je ne sais pas en quoi c’est différent du film que j’ai vu deux jours plus tôt fait par un autre. Je sais que ce n’est pas totalement de leur faute.Tout le monde donne son avis donc c’est très compliqué qu’un film ne soit pas anonyme. J’en ai vu tellement que je finis par détester le cinéma d’aujourd’hui alors qu’il y a des films singuliers à tous les coups évidemment. Mais on ne les montre pas à la télévision. Elle montre tout ce qu’on devrait cacher ou foutre à la poubelle.

Il y a quelques jours (l’interview s’est faite avant le festival NDLR), j’étais en Normandie, au ciné-club de Taurner, TCM. Il y avait un film de Capra. C’est insensé mais ça passait à minuit. Donc je me suis fait deux jours de suite, des films à minuit. Qui va aller voir du Capra au cinéma à minuit ? Ca devrait être sur la 2 ou la 3 à 21h. C’est une telle évidence. 

Dans Rodin, on retrouve un triangle amoureux, une figure qu’on retrouve dans beaucoup de vos films et…

Mais partout. 2 +1 c’est la base de tout. Vous faites du feu, dans la cheminée, si vous mettez 2 buches, ça ne va pas marcher. Si vous en mettez une au-dessus, ça va s’enflammer. Comme je suis intéressé par le feu, les flammes, le départ des flammes, je dois mettre la troisième bûche, je n’ai pas le choix. 

Ici, ne pourrait-on pas envisager que la troisième, c’est l’art, les oeuvres de Rodin ?

Je crois que c’est la première personne. En plus, ce que je disais là, c’était un peu pour rigoler. Il y a la passion avec Camille et il y a la force d’habitude avec Rose. Il n’y a pas de passion avec Rose. Rose, c’est son milieu, là d’où il vient. Il est chez lui. Ca n’a rien à voir avec Camille. Camille, c’est une passion. Ce n’est pas l’une contre l’autre même s’il y a peut-être eu un peu de bagarre pendant quelques années. Est-ce qu’il a vraiment pensé quitter Rose ? J’en doute un peu.  La femme de sa vie, c’est son travail, sa sculpture. En second, il y a Camille puis en troisième, il y a Rose, la force d’habitude. Quand il travaille, il n’est pas en train de papoter à gauche et à droite. Il est dans un isolement, une concentration. Les gens autour n’existent plus tellement. Ca ne fait pas de doute que l’art vient en premier. Sentimentalement, il y a Camille, Rose et les modèles aussi.

Qu’est-ce qui fait que vous avez voulu présenter Rodin à nouveau à travers sa relation avec Camille Claudel et Rose mais aussi son oeuvre sur Balzac ?

Rodin c’est ça. C’est lui + ses ateliers + Meudon + Rose + la passion pendant 10 ans avec Camille Claudel. Je ne peux pas… Sauf si je voulais montrer Rodin à un certain moment. J’aurais pu imaginer une scène d’une heure et demi, je ne suis pas contre, avec un sculpteur qui travaillerait sur une oeuvre durablement. Attention, Vincent a beaucoup travaillé. Si j’avais un sculpteur qui comprend et sait travailler la terre comme Rodin le faisait, ça serait possible. Si on fait cinquante séquences en montrant un peu tout, il y aura forcément Rose, Camille, les personnages qui comptent le plus dans sa vie.

Bourdelle ? Il est mentionné plusieurs fois dans le film cela dit. C’était un grand de la sculpture aussi, moins que Rodin bien sûr.

Bourdelle est un élève qui a beaucoup sculpté pour lui. C’est aussi, ce qu’on sait moins, un poète. Il écrit remarquablement bien sur Rodin. Dans une lettre, il montre son admiration à Rodin. Bourdelle ne cessera de l’admirer. Il réussira à échapper un peu à l’emprise de Rodin. Si j’avais voulu développer tout ça, il m’aurait fallu un film en plus. La, en deux heures, je ne peux pas, ça ne suffit pas.

Quand on fait un film comme celui-là qui est centré sur un artiste et le regard qu’il porte sur son oeuvre, dans quelle mesure ne parle-ton pas de soi-même finalement ?

Surement un petit peu. Ce qui m’intéressait, ce sont ses méthodes. Si c’est quelqu’un qui avait attaqué la pierre avec des objets en main, je serais déjà un peu moins intéressé par l’oeuvre parce que ce n’est intéressant que parce qu’il y a infiniment de réflexion de temps et de temps avant d’arriver à la forme définitive. Il y avait le dessin. S’il le satisfaisait, il passait par la glaise pour obtenir quelque chose qui ressemble au plus près au dessin préparatoire. C’était assez court. Je ne suis pas sûr que ça serait intéressant. C’est parce qu’il prend du temps et, tant qu’il n’est pas satisfait, il ne lâche pas. C’est ce qui fait qu’il était en retard pour toutes ses commandes. Il mécontente toujours tous ses commanditaires. Il y a beaucoup d’oeuvres qui ont pris plusieurs années et pour lesquelles il était à la bourre. Il est à la bourre parce qu’il ne trouve pas tout de suite. Ce n’est pas quelqu’un qui veut être dans la maîtrise totale. C’est là où je me retrouve. En faisant des scènes, ça se cherche. Ca ne se trouve pas tout de suite. Les premiers que je vois, ce sont les acteurs car je ne sais pas ce que je vais faire. Je connais le texte et je fais donc la mise en place. Quand tout est imaginé, on passe à la lumière. On cherche, on avance. Je n’aime pas qu’on sache déjà ce qu’on va y trouver. Je ne sais pas ce que la scène cache. C’est imprévisible. Si ça fonctionne, c’est souvent imprévisible. Je me retrouve donc dans sa façon de travailler même si j’ai moins de temps que lui pour y arriver. Si on ne perd pas trop de temps pour la lumière et le reste, je peux avoir quatre à cinq heures avec les acteurs. Maintenant que j’ai deux caméras, je ne vais plus jusqu’à faire 25 ou 26 prises je vais jusqu’à 15 ou 18. Ca se cherche. Le mot de Picasso « Je ne cherche pas, je trouve », c’est une boutade, une plaisanterie. S’il y a un type qui cherchait énormément et bossait beaucoup, c’est bien Picasso. Dire « je ne cherche pas, je trouve » ça intrigue la critique qui le prend au mot mais, c’est absolument tout le contraire de ce qu’il faisait.

Le film est en co-production. Est-ce que c’est une contrainte ou une opportunité ? Vous avez Christophe Beaucarne et Pascaline Chavanne qui sont belges.

Ce sont des gens formidables. Je ne dis pas ça de tout le monde mais, Christophe a été un apport heureux. Très heureux. Le type, humainement, est très très bien. C’est un cador, un directeur de la photographie qui me convient parfaitement. On a tout éclairé de l’extérieur pour faire des arrivées de lumière. J’ai besoin de tout l’espace presque tout le temps donc, pas question qu’il y ait un pied de projecteur à l’intérieur. Quant à Pascaline, je n’ai pas su qu’elle était belge. Elle travaille en France de façon permanente. Je ne sais pas si elle fait partie de l’accord de co-production d’ailleurs. Elle était formidable sur un point en particulier. Un jour, elle m’a dit « Je ne comprends pas cette photo, elle a un gros cul? » Elle ne l’a pas dit comme ça. C’était une question de mode, avec arceaux. Elle m’explique le système et je trouvais ça très laid et elle était d’accord. Je lui ai suggéré de les retirer. On n’allait pas les mettre alors que c’est très laid. Rodin était myope, il portait parfois des lunettes. Sur les photos, on ne le voit pas parce qu’on ne le voit pas au travail. Sachant qu’il est mieux sans, on les vire. On ne perd pas du temps avec des conneries inutiles qui mettent à distance. Si on voulait vraiment faire un film d’époque, il fallait le faire à l’époque. On est d’office à côté de nos pompes. On n’est pas bon sur les voix, sur la façon de parler,… On est dans une non vérité sur la façon dont les gens parlent. On peut faire des reproches sur plein de choses mais on va pas m’emmerder sur les chapeaux et les lunettes.

Vincent Lindon donne une dimension massive au personnage. Vous le filmez comme un animal, de dos. Sa façon de se déplacer est très féline. Vous l’avez dirigé dans cette optique là ?

On avait le même sentiment l’un et l’autre. Rodin est décrit comme un taureau, un lion, un tigre, un animal. C’est tout ce que j’ai entendu de lui. C’est ce qu’il y a quand on fait des recherches sur lui. Est-ce que c’était volontaire ? Oui ça l’était. Il est arcbouté, comme une cathédrale. C’était une évidence absolue. Dans une scène à contre-jour, on le place avec les jambes très larges. Je tombe sur une caricature faite par Bourdelle de Rodin. On dirait que Bourdelle avait copié une image du film.