Rencontre avec une figure de proue du cinéma de genre en Belgique

Après l’avoir rencontré il y a deux ans pour Alléluia, voici que nous retrouvions le réalisateur belge pour qu’il nous parle de son premier film américain, Message From The King. Ce dernier sortira sur Netflix dans le monde entier mais bénéficiera d’une sortie en salles en France. Le film était présenté au BIFFF, le Brussels International Fantastic Film Festival, et, lors de la séance, Fabrice du Welz est resté quelques minutes pour voir les réactions du célèbre public bruxellois.

Qu’avez-vous pensé de la projection ?

Très honnêtement, j’ai du mal à voir le film mais j’étais intéressé par la réaction du public du BIFFF et voir ce que ça allait donné. A un moment donné, c’était insupportable donc je suis parti. De ce que j’ai vu, ça s’est bien passé dans la salle. Les gens s’amusaient bien et c’était le but.

Qu’avez-vous pensé du scénario, co-écrit par un des fils de John Le Carré ?

Oui. C’était un vrai vigilante. C’était, pour moi, la possibilité de raconter une histoire d’homme dans un environnement interlope, un peu poisseux. C’est un film de commande qui est plus un film de scénaristes et producteurs. J’ai servi la commande, avec passion et de manière entière et j’ai essayé de développer le rapport que King avait à Bianca au travers de personnage de Kelly. J’ai énormément travaillé dessus mais les producteurs en ont fait fi au montage. Tout s’est bien passé lors du tournage et de la production. Elles se sont un peu crispées lors de la post-production, comme souvent aux Etats-Unis. Il y a tellement d’intervenants, de contraintes, de voix, de monde, que c’est parfois délicat. Au bout du bout, j’ai essayé de me plier à la vision du script. Il était important pour moi de faire un film à hauteur d’homme, sans effets spéciaux, en 35mm, avec des acteurs très incarnés, des acteurs paysages très présents, et ce dans les contraintes du film ce qui n’était pas simple. Mais j’en suis très content et je suis surtout content de passer à autre chose.

Comment est-ce qu’on s’approprie un scénario qui n’est pas le sien à la base ?

De la même manière que quand c’est un scénario à soi. Je me l’approprie de la même manière. C’est quelque chose d’organique et viscéral. C’est juste les contraintes qui sont différentes. J’ai appris aujourd’hui, sur les films de commande, que je ne peux pas aller au bout de ma vision. J’oublie parfois que je travaille pour des producteurs. Dans ce contexte américain, je l’ai parfois oublié et on m’y a ramené. J’y ai pris conscience et j’avais le choix entre quitter le navire et passer à autre chose et de les laisser gérer la post-production, ce qui arrive souvent aux Etats-Unis, ou alors je restais et tentais d’influer de ma petite voix de la manière la plus diplomate possible afin d’aller jusqu’au bout du bout de ma vision. C’était un travail compliqué à construire mais je ne regrette pas du tout. Vraiment pas.

Extrait de Message From The King de Fabrice du Welz (2017)

Le Los Angeles que vous filmez est un peu différent de celui que l’on a l’habitude de voir. Est-ce que Los Angeles était une ville familière pour vous et est-ce que le fait que vous y étiez étranger a permis d’apporter un regard neuf ?

Je connaissais un peu Los Angeles avant mais pas comme je le connais aujourd’hui puisque j’y ai passé 18 mois. Je me suis identifié terriblement à Jacob King parce que c’est un étranger dans la ville. Après, tout restait à faire. C’est toujours la même chose pour moi. Quand je fais un film, l’environnement est toujours une sorte d’antagoniste ou de protagoniste. Je lui crée une cartographie, je remodule quelque chose de très particulier et subjectif. C’est pour ça que j’insiste beaucoup sur le 35mm. Il doit sentir, avoir une odeur, une empreinte, être organique et peser. Je pense que c’est une constante à tous mes films. L’environnement lutte toujours contre les protagonistes. Toujours. Ici, c’est un Los Angeles où il pleut, il fait gris, c’est poisseux. A part les écarts quand on est à Malibu ou Topanga, on est à l’opposé des quartiers sordides. Il y avait cette volonté de traiter l’environnement comme je le fais toujours.

Vous avez passé beaucoup de temps pour repérer les endroits qui vous plaisaient ?

Tout a été très très vite. Entre le moment où j’ai été attaché au projet et le tournage, il s’est passé quelques mois. Ca a été très rapide. Je me suis baladé dans la ville de manière obsessionnelle. J’y ai vu beaucoup de choses. Après, j’ai passé 18 mois là-bas donc ma connaissance de la ville est toute autre maintenant. Je me suis vraiment influencé de l’odeur que je pouvais percevoir quand je lisais les romans d’Elroy ou de Chester Himes. Il y a une odeur de la ville, des bas-fonds. Il y a un film que j’adore, Hardcore de Paul Schrader. Il y en a d’autres aussi mais, pour moi, il est toujours important de traiter l’environnement.

Quel est votre rapport à la violence et la vengeance ?

Mon rapport personnel à la vengeance je ne saurais pas dire, je n’y ai jamais été confronté. Après, c’est un plaisir ludique de spectateur, de cinéphile. Encore une fois, je pense que Message est un vigilante, un pulp, avec des archétypes de pulp. Il faut vraiment prendre le film pour ce qu’il est. Il faut le prendre à l’aune de ce qu’il est, il ne faut pas chercher midi à quatorze heure. Parfois les gens me ramènent à ce que j’ai fait précédemment. Ca n’a rien à voir. C’est un pur pulp, un film de divertissement, un vigilante. J’ai essayé de faire ce que je pouvais faire dans des circonstances qui pouvaient parfois être compliquées, je ne le regrette absolument pas. Surtout, je pense que c’est un film de personnages, sans effets spéciaux, en 35 mm qui montre un Los Angeles poisseux. Ce n’est pas un film que l’on a l’habitude de voir aujourd’hui. J’ai essayé d’ouvrir mon cinéma autre part et, aujourd’hui, le film que le film soit sur Netflix, ça me garanti une visibilité. Très honnêtement, ce n’est pas mon film préféré de ma filmographie mais, il est fait, il est là, il existe, je l’ai porté et, surtout, je l’aime. J’ai quelques manquements, j’aurais voulu faire des choses autrement mais, j’ai fait mon job de metteur en scène.

Extrait de Message From The King de Fabrice du Welz (2017)

Après Benoit Debie et Manu Dacosse, vous avez du changer de chef opérateur. Comment avez-vous travaillé avec Monica Lenczewska ?

De la même manière. J’ai bossé de la même façon. Elle a fait un travail remarquable et je ne pense pas m’être trompé parce qu’elle fait aujourd’hui le film de Brad Furman avec Johnny Depp et Forrest Whitaker sur Tupac. Elle a été choisie d’après Message pour son rapport au 35mm. Elle est vraiment une cheffe opératrice de grand talent avec qui j’ai pris beaucoup de plaisir à travailler. Et heureusement qu’elle était là. Vraiment, heureusement. J’ai eu beaucoup de chance. Je me suis battu pour l’imposer sur le film et j’ai bien fait parce qu’elle a été d’un grand secours. 

En parlant du 35mm, est-ce quelque chose que vous pensez pouvoir continuer à faire dans les prochaines années ?

Je me battrai pour en tout cas. Ici c’est possible, tu peux encore tourner en 16mm. Il y a un niveau de technicité. Sur les petits budgets, tu peux. Sur les films américains, en dessous de 20 millions de dollars, c’est de la folie. Et ça je l’ai appris à mes dépends. J’ai eu beaucoup de problèmes techniques. C’est à l’avenant. Je ne pensais pas avoir autant de problèmes de technicité à tous les niveaux. Toute la chaine. Dès que tu travailles en argentique, sur des budgets petits, tu as des problèmes. C’est exponentiel. Tu peux les gérer quand t’es Nolan ou Tarantino et que tu tournes en 35 ou 70mm. Tu peux gérer ton budget, gérer la pellicule. Et surtout, tu peux engager des gens compétents. Sur un budget aussi petit, c’est très très difficile. Je le referais. De toute façon, je pense qu’on va doucement revenir à la pellicule. On y revient déjà doucement. Il y aura toujours des fétichistes de la pellicule et, quoi qu’on en dise, je pense que la pellicule sera toujours supérieure au digital. Elle vieillira mieux, elle a une stabilité plus grande. Il y a de l’âme. C’est comme le vinyl, c’est autre chose.

Pour continuer sur l’aspect technique, pourquoi cet attachement au format 2:35 ?

Parce que je suis un cinéaste et que, pour moi, le format c’est 2:35. Ce n’est pas 1:33 et encore moins 1:66. Après, ce n’est pas la vérité vraie ce que je dis. Il y a des films de cinéma qui ont été faits en 1:66. Pour moi, je vois toujours mes films comme ça. Je suis attaché à ce format là, je suis attaché au scope. Ca s’articule comme ça pour moi.

Photo de tournage, Fabrice du Welz avec Chadwick Boseman (© Monika Lenczewska)

Au niveau du casting, vous aviez le libre choix ou on vous a imposé des choses ?

Le casting était pratiquement pré-établi. Chadwick était là. C’est lui qui m’a validé en fait. C’est quelque chose de particulier aux USA. Ce sont parfois les stars qui valident les metteurs en scène donc il vaut mieux que ça se passe bien avec les stars sinon c’est très compliqué. Après, Chadwick est un garçon vraiment très intelligent et travailleurs donc on s’est très bien entendus. Avec les autres, ça a parfois été un peu plus périlleux. Je vais la faire courte mais, au bout d’un moment, c’est William Morris, l’agence Endeavour, qui a packagé tout le film. Ils ont trouvé des talents William Morris. J’ai eu des Skype et des conference call avec eux. Luke Evans, je l’adore. Mon rapport à tous ces acteurs là était super. J’ai adoré travailler avec eux. C’est plus avec les financiers que j’ai eu des soucis.

Votre expérience française (sur Colt 45 NDLR) ne s’est pas bien déroulée. Que retirez-vous de ces deux expériences?

Ce n’est pas comparable. Je pense que l’expérience française, c’est vraiment le fond du panier. Les pires des pires. L’expérience américaine, c’est juste que je me confronte à la réalité de l’industrie pure et simple. Et encore, c’est dans un film modeste donc je n’ose pas imaginer comment c’est sur les films de studios. Je trouve que c’est vraiment intéressant. J’étais la semaine dernière à Beaune et je discutais avec Park Chan-Wook. Il se trouve qu’on a un ami commun, c’est Manuel Chiche de Jokers, un ami de longue date qui suit Park Chan-Wook depuis des années. Je discutais donc avec Park Chan-Wook qui a aussi eu une expérience américaine douloureuse, sur un budget assez équivalent. Je lui demandais s’il y retournerais. Il m’a dit « Bien sûr, non seulement j’adore le risque mais, finalement, les metteurs en scène qui arrivent à faire de bons films dans autant de contraintes et autant de difficultés, ce sont les meilleurs. »

Il m’a dit la même chose la semaine dernière.

Tu vois ? C’est fascinant. J’ai trouvé ça très éclairant. C’est sûr qu’on se fait mal mais il y a une volonté de se dépasser. Tu sais que c’est perdu d’avance mais tu as cette volonté de se dépasser. Ca peut arriver sur des metteurs en scène comme Villeneuve aujourd’hui qui fait un parcours sans faute dans un contexte américain incroyable. Il enchaine quand même les perles et les gros budgets. Tu te demandes comment il fait avec, aujourd’hui, beaucoup d’indépendance. J’avais un projet à l’époque avec Alcon Entertainment, j’ai un peu suivi son tournage de Blade Runner. Visiblement, il va accoucher d’un film très particulier. Je ne sais pas comment certains font mais, il faut pouvoir gérer beaucoup de contraintes.

Extrait de Message From The King de Fabrice Du Welz (2017)

Comment se fait-il que le film soit distribué en salles en France par Jokers ?

Jokers est un co-producteur du film. Manu, de par notre relation, est monté sur le film en avant et a levé Canal. Il se trouve qu’il m’accompagne depuis un moment et c’était important pour lui d’avoir le film et de le distribuer en salles. Le film a été acheté à Toronto par Netflix de manière massive. J’aurais aimé que ça se passe autrement mais c’est comme ça.

Comment, en tant que metteur en scène, vivez-vous cet avènement de Netflix ?

Je pense qu’on pourra danser sur la table. C’est irréversible. Au contraire, je pense qu’il faut accompagner ça car tout va changer de manière implacable. Il n’y aura plus qu’un film sur dix qui va sortir en salles. Chez nous, on est encore protégés par le système du tax shelter, tant que je gagne, je joue. C’est ce qu’ils font beaucoup. C’est à pertes mais, il y a tellement d’argent à dépenser qu’il faut que ça continue. Très vite en France on voit que ça change. Canal + est en train de devenir un cimetière. Tout bascule. Il y a le e-cinéma, SFR va investir dans la VOD. Il faut voir ça comme une vraie opportunité pour faire les choses autrement. Je pense que les vrais créateurs vont reprendre du pouvoir. Que ce soit sur Netflix, il y aura moins la contrainte des distributeurs et exploitants. Il faut pourvoir tout le monde et produire une diversité de genres partout dans le monde. Après, sur les réseaux traditionnels, les studios vont se calquer sur Netflix et Amazon et qu’ils vont devoir revenir à un système un peu comme dans les années 1950. C’est à dire qu’ils signeront les metteurs en scène, leur donneront une maison. Leur donner une maison sur 5 films et leur donner plus de liberté et plus de liberté créative. Je suis plutôt optimiste par rapport à tout ce qui se passe. Je pense que les créateurs reprendront plus de place. Peut-être qu’il faut se réjouir de ce changement. Il y a quelque chose qui ne fonctionne plus. Je ne parle pas de la France et son système de comédies complètement fou et aberrant. « On a autant d’argent par an et il faut tout dépenser ». Les américains, lors de la Seconde Guerre Mondiale, ils avaient un ratio d’essence. Pour avoir le même ratio d’essence l’année suivante, ils faisaient tourner les camions sur des cubes pour tourner à vide. Le système français est un peu comme ça. On tourne, on tourne, n’importe comment, parce qu’il faut dépenser. On fait n’importe quoi. Chez nous, on a un système un peu différent, qui fait travailler beaucoup de monde et c’est précieux. Le tax shelter permet beaucoup de choses. Je ne suis pas contre que le business se développe. Mais si les créateurs pouvaient avoir un petit peu plus d’espace et de contrôle, ce serait un bon équilibre. Je pense que, par rapport à votre question sur Netflix, il peut y avoir ça, une harmonisation de tout ça.

Ca fait un peu plus de deux que vous présentez l’émission Home Cinéma sur Be TV (le Canal + belge), que retirez-vous de cette expérience ?

Home cinéma, j’adore ça. Je m’intéresse plus au cinéma des autres qu’au mien. Après, quand je m’engage, je m’engage à fond. Ce qui est passionnant, c’est le dialogue avec tous ces gens, très différents de moi-même. J’essaie d’inscrire cette émission de l’ordre de la discussion, de l’anti promo. J’aimerais pouvoir la développer et parler de cinéma. Il y a de la noblesse à entendre parler les cinéastes pour les producteurs de leurs films. C’est passionnant de les entendre parler de leur cheminement, leurs contraintes.

Quels sont vos projets?

Normalement, cet été je tourne, je boucle ma trilogie ardennaise autour de l’amour fou. Ca s’appellera Adoration. On espère pouvoir tourner cet été.

Avec Manu Dacosse ou Benoit Debie ?

Ce sera Manu Dacosse.