Rencontre avec le réalisateur d’un des plus beaux films de l’année
 
C’est lors du dernier Festival International du Film Francophone de Namur que nous avons rencontré le réalisateur du film d’animation le plus en vue : Ma vie de Courgette. Réalisé en stop motion, le film a enthousiasmé tous les festivals dans lesquels il est passé, à commencer par Cannes. C’est accompagné de Courgette que Claude Barras fait la promotion du film. Et tant mieux vu le plaisir que c’est de voir ce travail d’orfèvre.
 
Qu’est-ce qui vous a poussé à adapter le roman de Gilles Paris ?
 
J’avais fait un premier court-métrage avec Cédric Louis qui est quelqu’un qui vient du documentaire mais écrit beaucoup de contes pour enfants. C’est l’histoire d’une petite fille assez grosse qui souffrait du regard que les autres portaient sur elle. C’est suite à ça que Cédric m’a fait lire le livre en disant que c’était assez proche de ce qu’on avait fait et que si on voulait faire un long-métrage, c’était peut-être une bonne idée de l’adapter. On a fait d’autres court-métrages puis on a chacun travaillé de notre côté et, finalement, j’ai rencontré des producteurs qui m’ont mis en contact avec Céline (Sciamma NDLR). Je venais de voir Tomboy donc j’étais super content. C’est elle qui a terminé le scénario.
 
Comment avez-vous collaboré à deux pour l’écriture ?
 
La bonne idée c’est celle du producteur qui a réuni nos deux univers. Quand j’ai vu Tomboy, j’ai adoré tout de suite donc, quand on m’a proposé de bosser avec Céline, je me suis dit que c’était la bonne personne. Par contre, le roman est plein de petits épisodes. C’est à la première personne, c’est plus dur. C’est pour les adultes en fait. Il fallait garder les éléments difficiles mais sans forcer le trait pour ouvrir le film aux enfants. Ca, j’ai commencé à le faire. Quand Céline est arrivée, on avait encore des problèmes de rythme. Ca restait beaucoup des épisodes et les personnages n’avaient pas tous le bon parcours. Elle a eu ce travail d’épurer le récit, le rendre plus clair. Elle a pris notre scénario, en gardé la moitié voire un peu moins puis a ramené des choses du livre. 
 
Comment avez-vous procédé au niveau du traitement entre l’animation qui, malgré tout, dans l’inconscient collectif, un cinéma typé pour les enfants alors que ce n’est pas toujours le cas, et les thématiques graves ? Quelles étaient les limites et conditions ?
 
Je pense que ce que Céline a très bien fait c’est de mélanger les moments de dureté aux moments de rire et tendresse. On passe souvent d’un truc très drôle à une petite réplique qui ramène la réalité. Et elle les mélange dans chaque séquence. Il n’y a pas une séquence dramatique puis une séquence comique. Elle a gardé un ton sucré-salé sur tout le récit. Il y a eu des éléments techniques qu’on a ajusté aussi pour ne pas fermer le récit aux plus jeunes. On a du trouver des parades. Dans les enregistrements de voix, on a eu des choses plus explicites. J’ai rempli beaucoup au début puis ai enlevé tout ce qui était possible pour garder une tension et des choses non-dites. Parce que le non-dit est des fois plus juste et plus impressionnant que si on dit les choses.
Extrait de Ma vie de courgette de Claude Barras (2016)

Extrait de Ma vie de courgette de Claude Barras (2016)

 
Avez-vous rencontré des difficultés particulières ? Que ce soit lors de l’écriture ou du processus de production.
 
Il y a eu plusieurs étapes. Le plus dur fut de convaincre les financiers de faire le film puisqu’il avait une thématique réaliste sur des enfants qui sont maltraités et ce n’est pas trop dans l’air du temps de faire des films d’animation qui traitent de ce sujet. Ca fait l’originalité du film et contribue à son accueil chaleureux.
 
Plus que chaleureux, on peut y aller.
 
(rires) Oui. Ca a donc pris du temps. Pendant le tournage, on devait faire 4 secondes et demi d’images pour tenir le budget et on était plutôt à 3 secondes. J’ai simplifié le scénario qui était déjà tendu. J’ai simplifié certaines scènes et j’ai fait des plans-séquences parce que ça nous faisait gagner du temps. En même temps, je trouve ça aussi intéressant de rester une scène avec un personnage. Il a fallu tout réévaluer, voir ce qui était le coeur du film. Au final, on a du raccourcir le film de 10 minutes par rapport au projet initial. 
 
La stop motion s’est tout de suite imposée ?
 
Oui. C’est ce que j’aime faire. Ce n’était pas négociable.
 
Vous n’avez jamais envisagé un autre médium ?
 
Je suis illustrateur à la base mais, ce que j’adore dans le stop motion, c’est sculpter les personnages. C’est quelque chose que je fais encore moi directement. Le reste, c’est avec les chefs d’équipes,… Faire naître le personnage, trouver un truc simple avec du détail,… J’adore faire ça. Ce que j’adore aussi, ce sont les contraintes. Il y en a beaucoup mais, par rapport à d’autres types d’animation, on ne peut pas faire des allers-retours. Une fois que c’est tourné, c’est tourné. J’aime beaucoup ça. Ca oblige à beaucoup réfléchir avant, à prendre des décisions, ça impose une rigueur. Je suis quelqu’un de très hésitant et je pense que je me perdrais beaucoup plus à revenir sur les procédés. J’aime le côté cartésien et incarné. C’est physique. Il y a des marionnettes, des décors, la lumière,…
 
Au niveau des choix de design, comment est venu le choix des cheveux bleus par exemple ?
 
Ca c’est plus une histoire de groupe. Je dessine chaque personnage puis je les mets ensemble. Après, je les réajuste, en taille, en équilibre, pour que, même s’ils ont tous des grands yeux ronds et sont assez simples, il faut qu’ils soient caractérisés. 
Extrait de Au pays des têtes de Claude Barras (2009)

Extrait de Au pays des têtes de Claude Barras (2009)

 
Qu’il y ait une alchimie.
 
Oui c’est ça. Il faut qu’ils fonctionnent bien deux par deux, en groupe,… Ca ça se fait au moment du dessin et après je passe à la couleur. Je voulais une couleur assez marquée pour chacun des personnages. D’abord les cheveux rouges, blond, brun, noir, brun foncé. J’étais coincé. Le vert, je ne trouvais ça pas très beau et le bleu me semblait pas mal. Du coup je l’ai choisi pour le héros pour qu’il ressorte.
 
Comment avez-vous écrits sur certains sujets en sachant que des enfants allaient voir le film ? Je pense à la poule du père par exemple.
 
Je me demande à partir de quel âge ils comprennent le deuxième degré. De ce truc là spécialement. Parce qu’il n’y en a pas beaucoup des choses à deux niveaux dans le film. Ce qu’on a essayé de faire, c’est pas un film pour les enfants mais ouvert aux enfants. En disant que ce sont des êtres intelligents et sensibles. S’ils ne comprennent pas, ils se posent des questions. Mais il ne faut pas que ça les sorte du récit donc c’est dans cette idée là.
 
Le fait d’avoir voulu faire le même film pour les enfants et les adultes n’a pas été un frein ? Qu’il n’y ait pas vraiment de degrés de lecture différent.
 
Non. Stratégiquement, quand on a fait le film, j’ai dit qu’on le faisait pour les enfants. Il y a eu pas mal de films à double lecture sortis ces dernières années qui n’ont pas très bien marchés. Il y avait une espèce de sinistrose chez les financiers. Par exemple, il y avait un film avec un petit garçon africain soldat.
 
Adama ?
 
Adama ouais. C’était magnifique mais ça n’a pas eu beaucoup d’entrées et tout le monde a dit que c’était parce que c’était trop dur. On ne sait pas si c’est pour les enfants ou les adultes. Après les sorties des films, il y a toujours beaucoup de théories pour savoir pourquoi ils marchent ou pas. J’ai pris le parti de faire un film pour enfants et on a tout fait pour. Mais on a espoir que ça intéresse les adultes.
 
Comment s’est passé le doublage ? Il y a une mode actuellement qui consiste à prendre des stars pour faire les voix des personnages alors qu’il y a des doubleurs professionnels qui ont ça très bien, chose que vous n’avez pas faite.
 
On a enregistré les voix avant, sur scénario. Ce n’est pas toujours comme ça. Souvent, on prend des voix témoins, on fait l’animation et puis on fait doubler à des gens connus parce que ça coute moins cher que tout le processus. Je voulais un parti pris réaliste sonore. Toute la bande son est réaliste, surtout les voix. On a fait un tournage avec les enfants à partir du scénario. Ce sont des enfants non professionnels et on les a choisis assez proches en âge et caractère de leur personnage. On a joué les scènes pendant 6 semaines. Pour les adultes, on a pris des acteurs suisses puis Michel Vuillermoz qui a fait Raymond. C’est assez drôle parce que, au fil des jours, Michel était celui qui avait le plus de savoir-faire et il a aidé les enfants. Il y a quelque chose qui s’est passé qui était très proche du film. C’était vraiment un cadeau ces voix pour animer dessus.
Céline Sciamma et Claude Barras à l'occasion de la présentation de Ma vie de courgette au forum des images (2016)

Céline Sciamma et Claude Barras à l’occasion de la présentation de Ma vie de courgette au forum des images (2016)

 
Du coup l’animation a été calquée sur les voix. Ca se fait souvent ?
 
En stop motion ça se fait plus qu’en animation traditionnelle j’ai l’impression. Pour Fantastic Mr Fox ils avaient fait comme ça.
 
Le film a été logiquement choisi par la Suisse pour la représenter aux Oscars et le film est également nommé dans les finalistes du prix Lux (prix européen dont les finalistes sont traduis et distribués pour tous les pays de l’UE).
 
Oui, je suis super content. Le prix Lux c’est génial parce que c’est une superbe vitrine, le film va être distribué et traduit partout en Europe donc c’est génial. Et pour les Oscars, je suis ravi que la Suisse ait choisi un film d’animation, elle a joué la carte de l’originalité alors que d’habitude elle est frileuse et dans le compromis. C’est réjouissant.
 
Comment voyez-vous la suite ?
 
Là je suis braqué sur la sortie. Il sort le 19 en Suisse Romande et France et en Belgique la semaine d’après je pense. Je fais beaucoup d’avant-premières, je rencontre beaucoup le public. Ce sont des publics différents. A Angoulême, c’était en semaine donc c’était beaucoup des retraités ou des pré-retraités. Il y a eu pas mal d’enfants dans quelques festivals. Hier, on a reçu au festival de Zurich le prix des enfants.
 
Vous parlez des publics, avez-vous eu des retours ? Avez-vous déjà perçu le film de manière différente en fonction du public ?
 
Oui, complètement. Des fois j’ai l’impression que c’est lent, parfois rapide. Après, j’ai l’impression que le public réagi partout aux même moments, à peu près de la même manière mais pas toujours de la même intensité. Il y a des publics qui rient plus et d’autres où on sent plus l’émotion. Ca dépend de la salle, parfois ça dépend de 2-3 personnes et le reste suit.
 
Vous avez déjà une idée pour un prochain film d’animation ? Ou complètement autre chose ?
 
Pas complètement autre chose mais oui. J’ai trois idées d’adaptation et comme Céline m’a présenté son agent et ma pris sous son aile, c’est plutôt elle qui explore la voie de l’adaptation. J’ai deux personnages que j’ai imaginés qui me tiennent à coeur. Je prends beaucoup de notes, des illustrations.
 
Pour un scénario original du coup.
 
Pour un scénario original oui. Toujours en stop motion, ça ne me lâchera pas.