Rencontre avec Charles Tesson dans le cadre du soixante-dixième festival de Cannes. Délégué général  de la Semaine de la critique depuis 2011, il revient avec nous sur cette section ainsi que sur l’actualité du festival.

Comment définiriez-vous la Semaine de la critique ?

La semaine de la critique a une vocation très simple. Elle montre des premiers et deuxièmes films et court-métrages. A travers cela, elle fait découvrir de nouveaux auteurs et de nouvelles manières d’appréhender le cinéma. Elle est à l’écoute de ce qu’il se passe dans le monde. En un mot : « éclaireur »

Que faites-vous pour la Semaine ?

Le travail commence bien en amont, par des voyages, entre autre, car la Semaine n’a pas de correspondants. On est une petite structure. Nous faisons nous même les contacts. On peut soit repérer un film déjà fait, soit trouver des scénarios, des projets, des court-métrages.

Le comité est constitué de critiques qui travaillent avec moi pour voir les films. On commence fin novembre, début décembre. On nous propose des films qui sont soumis à des festivals, au cas où cela nous intéresserait. Et le travail de sélection intense commence après Berlin. On a la particularité d’être très sélectifs. On voit environ mille long-métrages, et on en choisit onze. Ce qui veut dire qu’on laisse de côté des films qui sont bons. Mais on veut pouvoir accompagner, valoriser et faire exister un film. Cannes est un moment important, d’une part on montre les films au public, aux professionnels, aux amateurs de cinéma du monde entier, à la presse internationale, et d’autre part on peut accueillir les équipes, rencontrer les cinéastes. C’est un moment très agréable.

Donc vous n’avez pas de réglementations pour les choix de films ? Vous ne vous imposez rien ?

Rien du tout. Comme le chef cuisinier : tout ce qu’il y a au marché de frais compose le menu du jour. Pas de surgelé. On prend tous les genres de film. Les films s’imposent à nous. Et on voit comment ils se composent entre eux. On ne cherche pas à remplir des cases. Par exemple, cette année on va se retrouver avec trois films sud-américains.

Est-ce que pour vous il y a une sorte de fil conducteur thématique dans les sélections ?

Oui mais c’est les films qui nous plaisent qui l’imposent. Et après on n’aime pas avoir des films qui se répètent même si il y a forcément des liens. Il y a beaucoup de films qui s’en prennent aux politiques de leur pays. Par exemple, Los perros (Marcela Said) et Teheran Taboo (Ali Soozandeh) sont deux films très différents mais avec un lien quand même.

Est-ce que vous avez une petite préférence pour l’un ou l’autre des films ?

Oui mais comme il y en a si peu c’est facile de les aimer tous. Après, on a toujours plus de tendresse pour les découvertes. Ceux qui sont des premiers qui personne ne connait. Los perros est un film magnifique, par exemple.

Est-ce que vous avez observé une tendance depuis que vous êtes délégué général ?

Une tendance latino-américaine forte. Il y a quelques temps c’était le cinéma mexicain. Maintenant, cela se déplace plutôt vers le Venezuela et le Chili. Il y a des bons films iraniens chaque année cependant il manque souvent une rupture. Alors que c’est ce qui nous intéresse dans une cinématographie que l’on connait. Cela doit nous surprendre. Cela doit faire bouger les lignes.

Est-ce que la Semaine est un véritable tremplin pour ces films ? Quel est l’accompagnement après la fin du festival ?

Nous avons une jury productrice colombienne. Cela fut un événement national là-bas. Ils ont fait une émission sur une radio nationale en direct pendant quinze minutes juste pour parler de cela. Marcela Said a eu du mal à faire Los perros, et maintenant des producteurs veulent financer son second. La présence d’un film à la Semaine justifie la politique de certain pays pour le cinéma d’auteur. Cela permet de continuer à le préserver.

Quels sont vos projets autres que la Semaine de la critique ?

Je suis également professeur de cinéma à la Sorbonne-Nouvelle. D’ailleurs, je recroise souvent des anciens élèves ici. Cannes, pour moi, c’est une réunion d’anciens élèves. Par exemple, la scénariste de Petit paysan ou encore la productrice d’Ava. Sinon je préside également l’Aide au cinéma du monde. C’est un complémentaire de l’avance sous recette qui a pour but d’aider des producteurs. Par exemple, Gabriel et la montage et Los Perros ont été aidés. Cela demande beaucoup de temps. Il faut lire quatre-vingts scénarios par session.

Que pensez-vous du partenariat avec Nespresso ?

Le hasard fait bien les choses, même si je ne pense pas que cela soit un hasard, car ils sont partenaires depuis 2011, soit le 50e anniversaire. C’est un saut qualitatif énorme pour l’image de la programmation. Cela a généré une vraie dynamique. D’une part, par rapport au grand prix et d’autre part, par rapport à la structure d’accueil. On tient à accueillir les équipes dans des espaces de convivialité et d’échange. C’est très important pour nous, pour créer des liens. La confiance sur la durée nous conforte beaucoup.

Que pensez-vous de ce nouveau visage de la critique qui allie journaliste de profession et blogueurs pouvant venir de partout ?

Pour les blogueurs je vois plutôt le verre à moitié plein qu’à moitié vide. La passion est très importante. Tant qu’il y a le gout de l’écriture, l’envie de réfléchir, pour moi c’est une bonne chose. J’ai cependant pu observer une limite : le côté « Moi je ». C’est aussi important d’être à la fois journaliste de cinéma et critique de cinéma. Quand je travaillais aux Cahiers je voulais être critique et j’ai appris à être journaliste. Je suis convaincu qu’on ne peut pas être un bon critique de cinéma sans être un bon journaliste.

Quelle serait la différence entre critique et journaliste ?

Si  on s’intéresse au cinéma comme critique, on interroge un cinéaste sur sa manière de travailler en premier. Un journaliste est connecté à une certaine idée du cinéma. On n’a pas les mêmes interrogations. Etre journaliste, c’est aussi voyager. Les critiques sont scotchés au non contextuel, ils sont juste à Cannes et à Venise. On comprend un cinéma quand on est dans le pays. On voit comment les films se produisent, se distribuent. Quel est le cinéma commercial et indépendant. La critique c’est aussi comprendre comment les films naissent, savoir ce qu’un film vient faire par rapport à d’autre. Si on ne connait pas le pays, on passe à côté.

Que pensez-vous de l’essor de Netflix, Amazon ?

Amazon diffère car ils recherchent un équilibre entre sortie VOD et sortie salle. Netflix me parait plus arrogant. Dans le cas particulier de Cannes, savoir que le Bong Joon-ho ne sera que sur Netflix, cela  me fait mal. Cannes est international mais est aussi l’ambassadeur d’une politique de cinéma en France. Et la France a réussi à maintenir un réseau de salles qui est unique au monde. La politique de Netflix est clair, là où il n’y a pas de salles, plus ils gagnent d’argent mais en même temps si il n’y a pas la culture du cinéma ce n’est pas sûr que cela marche.

La chronologie des média est-elle un obstacle ? Pourrait-on imaginer une sortie alternative en VOD et salles comme aux USA ?

Cela se fait en France mais sur des tout petits films d’auteurs. Le problème qui se pose est celui de la découverte du film, du travail de recherche dans le cinéma. Ils vont vampiriser des auteurs déjà connus. Mais est-ce qu’eux vont en trouver ? Si le travail de recherche n’est pas fait, c’est catastrophique pour le cinéma.