BIFFF 2013, 7 avril, environ 15h15. J’ai mon interview du réalisateur de Mamá et sa productrice de soeur dans 5 minutes. C’était sans compter sur leur retard, ils sont argentins n’oublions pas. Ils arrivent, assez sympa, serrent les mains de tout le monde, même des bénévoles qui gardent le couloir. J’entre dans la salle vers 16h et discute un petit peu avec eux pendant qu’ils boivent leur café. On discute de l’Argentine, de football,…On s’installe et je les prie de m’excuser si parfois je les tutoie, mauvaise habitude que j’ai gardée de l’Argentine. Tout de suite ils me disent qu’on peut se tutoyer, ce qu’on a fait. Ce fut donc un excellent moment passé en leur compagnie.

Vous pouvez retrouver la critique du film ici.

Guillermo Del Toro a vu votre court-métrage, l’a aimé et a décidé d’en faire un long-métrage. Quelle a été votre sensation quand vous avez appris que Del Toro avait envie d’en faire un film ?

Andy : Ce fut une grande surprise. Une surprise incroyable parce que j’admire beaucoup Guillermo depuis qu’il a commencé sa carrière. C’était comme un rêve en réalité. Il m’a appelé. Sur le moment ça a eu un grand impact mais après je m’y suis habitué. Quand j’ai commencé à parler avec lui, c’était juste un être humain (en riant). Il sait beaucoup de choses sur le cinéma, sur comment fonctionne l’industrie. Il en sait beaucoup sur comment faire du cinéma dans les 2 mondes, le cinéma américain et le ciné, un peu plus européen. Et aussi le ciné indépendant. Pour Cronos, quand il l’a fait avec… Je crois qu’il l’a fait avec un peu de répulsion. C’est donc un type qui a recueilli beaucoup d’expériences et qui sait procéder très bien et surtout partage tout avec toi. Ainsi c’est devenu un ami et un mentor.

Barbara : Mais à partir du moment où Guillermo est venu et nous a dit qu’il voulait nous aider à faire le film, le travail ne fait que commencer. T’es obligé de le faire. Donc quand quelqu’un comme Guillermo vient et te dit qu’il veut t’aider à faire le film, c’est un défi. C’est ça. Je dois être à la hauteur. Donc la réalité est qu’il faut surmonter ce défi et ce n’est pas facile. Mais heureusement, nous 2 y sommes parvenus.

Andrés Muschietti et Guillermo Del Toro

Andrés Muschietti et Guillermo Del Toro

Comme vous avez dit, c’est un peu votre mentor maintenant. Comment était-il impliqué dans le film ? Parce que c’est un producteur. Certains veulent tout contrôler et d’autres sont plus ouverts…

Andy :  Non. Il a une philosophie qui respecte la production. Il pense de cette manière : « Je suis le producteur que j’aimerais avoir ».

Barbara : « Je veux être le producteur » (elle rit).

Andy :  « Je veux être le producteur que j’aimerais avoir ». C’est un type qui est là quand c’est nécessaire mais quand ce n’est pas nécessaire, il s’efface. Et je crois qu’il l’a bien fait. Bien entendu c’est un cinéaste aussi, un réalisateur  et il a fait pas mal de suggestions en les argumentant. Nous avions un dossier de 20 pages avec l’histoire. Il a fait quelques notes qui la respectent. Ces notes qui sont dans le script, c’était son implication. Il faisait des commentaires. Mais toujours en consensus. Les choses qu’on a changées, on a respecté ses suggestions et on a pris ce qui nous plaisait à tous les deux. Enfin, à nous trois. Juste après l’étape de pré-production, c’était très bien parce qu’on a tourné dans le même studio. Mamá et Pacific Rim on les a tournés à Pinewood, à Toronto. Et il était très bon à nos côtés aussi. Parce que bon, à la base de la pré-production, on était Barbara et moi à 100% dans la production de notre film et tous les trois jours on allait à son bureau et on parlait du projet, de la pré-production. Juste après, à l’étape du tournage, il venait le matin durant les premiers jours. Tous les jours, je lui montrais les storyboards du jour. Et il passait sur le plateau de temps en temps. Pour moi c’était très beau, gratifiant parce qu’être seul sur un plateau avec lui, à parler de ciné, c’était quelque chose… un luxe. Il parlait de ses suggestions et il était parfois surpris positivement par ce que je disais. C’était un feedback très intéressant. On a également une manière de faire du ciné relativement similaire à travers les dessins. Je suis aussi dessinateur et je prends beaucoup de notes et je fais des petits dessins. Il y avait donc une communication à travers du crayon qui était très intéressante.

« Guillermo Del Toro pense de cette manière : Je suis le producteur que j’aimerais avoir. »

Ca doit être incroyable pour un jeune réalisateur comme vous d’avoir un tel casting. Jessica Chastain, Nicolaj Coster-Waldau et Daniel Kash aussi.

Andy : Oui, Dany Kash. Peut-être que vous ne le savez pas mais Dany Kash était dans Aliens – Le Retour de James Cameron. C’était son grand… son highlight.

Barbara : Non, son highlight c’est le Docteur Dreyfuss.

Andy : Maintenant. Mais avant, le rôle pour lequel les gens s’en souvenaient, c’était celui d’un marine dans Aliens –Le Retour. En fait il ressemble beaucoup à Tony Shalhoub qui est un acteur très connu [Monk, NDLR].

Barbara : Il ne lui ressemble pas.

Andy : Les gens pensent que si.

Donc c’est un peu comme pour Del Toro. Comment vous vous sentez quand vous avez un tel casting et comment les avez-vous choisis ?

 Andy : Avec Jessica… Dès l’origine du projet, quand on a commencé à écrire, on l’avait déjà en tête. Barbi [Barbara sa sœur NDLR] est la première à qui elle a attiré l’attention. Elle l’a vu dans un trailer d’un film qui s’appelle The Debt (L’Affaire Rachel Singer). Ce n’est pas sorti avant beaucoup plus tard mais le trailer circulait déjà. Et puis j’ai vu Jolene avec elle. Elle y était très bien. Et là elle m’a convaincu. On l’a vue tous les deux et on l’a trouvée fascinante sur beaucoup d’aspects. On a quand même continué car quand tu fais un film avec des gens d’Hollywood, tu dois avoir plusieurs options parce que dans le jeu de l’industrie, souvent, on donne beaucoup de confiance à une personne qui après ne peut pas faire le rôle ou qui doit faire un autre film… Si bien qu’on a du faire une liste, une wishlist, et Jessica était toujours en haut de celle-ci.

Jessica Chastain dans Mama

Jessica Chastain dans Mama

Barbara : Ce qui se passe c’est que bien sûr, c’était un double travail parce que, d’un côté, Jessica était très hot et on la voulait vraiment, mais, en même temps, les gens ne savaient pas qui elle était. Donc le studio était… we don’t… on ne sait pas. Donc c’était un travail à double tranchant. La convaincre elle et convaincre le studio. Et Guillermo nous a beaucoup aidé.

Andy : Oui.  Ce qu’aimait Jessica dans le scénario, c’est le personnage d’Annabel qui était un défi parce qu’elle n’avait jamais fait un rôle ainsi. Et c’était chouette parce qu’elle pouvait changer un peu de look et faire un personnage distinct à ce qu’elle avait fait avant. Et c’est ce qu’elle aimait. Jamais elle n’avait fait de film de genre donc c’était aussi un défi. Et je crois que ça incluait l’amour d’exister pour ce film dans un environnement où, je crois, ça ne serait pas recommandé, en tant qu’actrice qui commence sa carrière. Elle commençait à devenir célèbre.

« Pour Jessica Chastain, faire un film de genre était un défi »

Barbara : Son équipe, son agent, son manager…

Andy : Ils disaient que ça ne serait pas recommandé qu’elle fasse un film de genre parce que chaque fois c’est délicat pour un acteur prestigieux de faire un film d’horreur. Et elle l’a fait et elle nous a fait confiance, a fait confiance à l’histoire, a fait confiance à Guillermo.

Barbara : Et l’expérience était très bonne parce que maintenant elle va faire un film avec Guillermo. De frissons. Jessica va faire Crimson Peaks.

Andy : Le prochain film de Guillermo sera Crimson Peaks, un film de fantômes.

Extrait de Mama d'Andy Muschietti (2013)

Extrait de Mamá d’Andy Muschietti (2013)

Ce n’est pas trop difficile de tourner avec des enfants? Les filles sont incroyables dans le film.

Andy : C’est difficile mais j’étais assez habitué au fait de travailler avec des enfants et…

Barbara : Et en réalité il a 7 ans.

Andy : J’ai 7 ans d’âge mental. Non mais j’étais habitué de travailler avec des enfants et pour moi ce n’était pas un défi trop compliqué parce que je sais comment manipuler les différents âges. Evidemment, plus ils sont jeunes, plus c’est difficile parce qu’ils demandent plus d’attention. Mais il y a un travail très important qui est le casting. Je pense que tout dépend beaucoup du casting et trouver les enfants qui peuvent correspondre à ce défi. Parce que ce qui peut se passer c’est choisir un acteur qui ne peut répondre aux attentes. Et les filles sont incroyables, chacune à sa manière. Mais elles avaient des capacités interprétatives distinctes et de l’imagination. Elles étaient fantastiques. Et très distinctes entre elles. Une était plus rationnelle, la plus âgée, Megan que je considérais presque comme une actrice adulte et la plus jeune… Elle avait déjà fait des films Megan, quand elle était petite. Et Isabelle, qui fait Lilly, était complètement intuitive. Elle n’avait pas de formation comme actrice, elle n’avait fait aucun film. C’était un jeu pour elle. Elle ne parlait pas anglais non plus. On a dû l’aider pour le personnage.

Barbara : Elle est francophone parce qu’elle est de Montréal.

Comment c’est de travailler avec sa sœur ?

Barbara : Fantastique !

Comment se passe votre collaboration ?

Andy : Pour moi c’est une grande sécurité. Je ne sais pas vraiment comment sont les autres. Parce qu’avec mon expérience comme réalisateur de publicités, la majeure partie de notre travaille se base sur la confiance. C’est une confiance à laquelle on est habitués. Mais elle est très bien, c’est une très bonne productrice. Donc elle est en train de penser à tout, tout le temps. Rien ne lui échappe. C’est un honneur.

Barbara : C’est un business… Je dis toujours que c’est un business très dur. C’est émotionnellement très dur parce que sur toute la partie artistique, il est très seul. Donc avoir quelqu’un d’inconditionnel et surtout quelqu’un dont, ce qu’il veut, est exactement la même chose que tu veux, qui est de faire le meilleur film possible. Je ne traite pas d’horaires, de gagner plus d’argent. Ce que je veux c’est le meilleur film. Parce que je la sens comme mienne. Donc c’est ainsi.  Il a beaucoup de chance Andy. (rires)

Mamá a gagné le Grand Prix à Gérardmer mais aussi le prix du jury jeune et le prix du public. Pas mal pour un premier film.

Andy : Pas mal en effet. C’était une grande surprise et une peine que nous n’ayons pu être à la cérémonie. Parce que avoir le premier prix avec un premier film… Je crois que je ne l’ai toujours pas réalisé complètement. Je suis allé à beaucoup de festivals avec des courts-métrages mais je crois que je n’ai toujours pas réalisé l’idée que nous avons gagné à un festival avec un long-métrage.

Barbara : Gérardmer et Fantaporto

Andy : Oui. A Fantaporto on a gagné le prix du meilleur film.

Mamá n’est pas encore sorti partout dans le monde et c’est déjà un succès. Satisfait?

Andy : Oui. La réalité c’est que oui. Mais je suis de nature insatisfaite. C’est en moi. Donc je cherche toujours le côté…

Barbara : C’est un perfectionniste.

Andy : Oui. Je ne peux pas voir le film de manière objective. Maintenant je le vois, et je l’ai vu tant de fois que je ne vois que les choses que je n’aime pas. Donc je ne comprends pas tout à fait ce succès.

Barbara : Non mais on n’a pas encore arrêté. On continue de faire la promotion du film. Donc c’est une carrière qui n’est pas tout à fait terminée. Le BIFFF est le dernier festival je pense. On est en train de chercher notre prochain film et…

Andy : Oui mais… Bien sur la motivation c’est de faire un film, qu’on espère parfait. C’est très difficile. Mais je pense que notre deuxième film sera un passage dans cette direction. Mamá, pour moi, ce n’est pas un film parfait. Il y a des bonnes choses et des choses que je n’aime pas. Ce fut au moins une expérience d’apprentissage très intéressante.

Extrait de Mamá d'Andy Muschietti (2013)

Extrait de Mamá d’Andy Muschietti (2013)

Le cinéma argentin est très riche avec des réalisateurs comme feu Fabian Bielinsky, Pablo Trapero, Carlos Sorin, Juan Solanas, Juan José Campanella et des acteurs comme l’incroyable Ricardo Darin, Martina Gussman,… Vous pensez qu’on peut parler de Nouvelle vague argentine ?

Andy : C’est un peu bizarre parce qu’il y a des nouveaux cinéastes, de la nouvelle génération qui sont intéressants. Mais ils sont distincts entre eux aussi. Je comprends la tendance à regrouper et je pense qu’on peut trouver… qu’on peut regrouper des choses par générations. On peut regrouper des cinéastes comme Lucrecia Martel, Pablo Trapero, Pablo Fendrik ou Lisandro Alonso mais entre eux ils ont des choses distinctes. Campanella est comme un poisson dans l’eau parce que c’est quelqu’un qui a appris à faire du cinéma aux États-Unis, il est revenu et il avait une direction différente. Dans sa vision il y a le bon côté du cinéma américain pour le côté entertainment et, pour les histoires bon côté du cinéma argentin. C’est pour ça qu’il fait des films qui sont des succès en Argentine. Les gens vont les voir au cinéma. C’est pour ça qu’il a gagné un Oscar aussi [du meilleur film en langue étrangère pour Dans ses yeux, NDLR].

Barbara : Pour avoir une trajectoire, il faut comprendre l’industrie. Sinon, même si tu es un génie, tu ne survis pas. Et je pense que Campanella la comprend parce que tout à coup, pour New York, Police Judiciaire, ils l’ont choisi pendant 3 semaines comme réalisateur. C’est quelqu’un qui…

Andy : Oui. Bielinsky est un réalisateur qui est mort malheureusement mais je crois que lui aussi comprenait l’importance que c’est pour le cinéma d’un pays avec un aspect de divertissement aussi, comme il l’a montré dans Nueve Reinas. Malheureusement il est mort mais ses films… c’est un gars qui allait dans cette direction.

Barbara : En parlant de générations en Argentine, je crois que les argentins, nous sommes de nature curieuse, artistiquement parlant. On a eu des époques assez noires, avec la politique du pays, la répression, mais, à partir du moment où… Je ne te parle pas de stabilité parce qu’il n’y en a jamais eu en Argentine, mais il y a un minimum de liberté qui émerge. Parce que c’est vraiment un peuple très curieux et très artistique.

Andy : Oui mais je crois qu’il y a une tendance historique « à l’épaule » du cinéma de genre. Peut-être à cause de la réalité argentine durant la dictature, les disparus. Je crois qu’il y a eu une époque où  la communauté cinématographique senti qu’il y avait un message sérieux et parler de l’histoire avec un contenu social…

Barbara : En ce sentiment je crois qu’on a un composant socio-culturel hérité de France où c’est très sérieux aussi. Le sérieux du ciné social. Le reste c’est…

Andy : C’est clair. Il y a du snobisme entre le ciné argentin et… j’espère que les nouvelles générations vont un peu le perdre. Mais c’est toujours l’expression au cinéma de genre et au cinéma d’Hollywood. Nous on a grandi avec des films de Spielberg. Je ne comprenais pas cette résistance.  Ma carrière à l’école de ciné était assez schizophrénique parce que d’un côté… c’était aussi une expérience enrichissanten je devais faire un cinéma social et d’un autre côté des films d’Hollywood, Zemeckis, Joe Dante, John Landis etc. Donc il me semble que c’était enrichissant.

Ma dernière question. Quels sont vos désirs et projets ?

 Andy : Tu commences ?

Barbara : I want world peace and… Non. Je veux… On veut continuer de faire… Je veux continuer de faire des films et qui, surtout, me donnent de l’émotion. Et c’est je pense ce qu’il y a de bien dans Mama qui t’effraie mais qui te donne de l’émotion, qui ne te saisit pas le cœur. Et ça peut être de tout. On veut faire des musicals, on veut faire… On veut avoir une carrière où on peut faire de tout. Et je te dis quelque chose de bizarre mais quelqu’un comme Ang Lee qui a fait… Il lui manque un film d’horreur. Je veux voir un film d’horreur d’Ang Lee, c’est ce que j’attends. Mais vraiment, on sait qu’on veut faire des films de tous types. On veut faire des histoires de tous les genres.

Andy : Oui. La même chose (en riant).

Andy et Barbara Muschietti avec votre serviteur

Andy et Barbara Muschietti avec votre serviteur

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