Rencontre avec une des proues du cinéma européen

Nous avons rencontré Cristian Mungiu, à l’occasion de la sortie de son dernier film Baccalauréat, qui raconte l’histoire de Romeo et Eliza, un père et une fille. Excellente élève, Eliza doit aller, après son bac, à l’université en Angleterre, comptant sur ses bonnes notes pour obtenir sa bourse. Mais quelques temps avant l’examen, l’adolescente est agressée et sa réussite menacée. Roméo va tout faire pour mener l’avenir de sa fille à bien, quitte à utiliser des méthodes qu’elle désapprouve radicalement. L’entretien avec le cinéaste roumain (vraisemblablement très demandé par la presse lors de son séjour à Paris) primé à Cannes fut bref mais riche :

Baccalauréat est un film qui repose beaucoup sur l’interprétation, comment avez-vous choisi les acteurs et pourquoi eux, précieusement ?

C’est une bonne question… Je cherche toujours à trouver des comédiens qui sont un peu proches des personnages que j’avais imaginé en écrivant le scénario. Assez proches plus par la personnalité que par le visage. Je dois sentir cette proximité avec le personnage. Pour une fois, j’avais déjà quelqu’un en tête pour le personnage de la fille quand j’écrivais le scénario. Elle a joué dans un film de Michael Haneke [Le Ruban Blanc, NDLR] quand elle était adolescente et j’ai retenu son nom dans les crédits, je me demandais qui était cette fille. J’ai un peu suivi sa carrière et je l’ai rencontré, je n’ai pas fait de vrai casting pour elle, je savais qu’elle avait déjà la bonne énergie. C’était plus simple de chercher ensuite le père comme j’avais déjà la fille. Pour être honnête, j’ai essayé d’éviter cet acteur qui a été finalement choisi parce que je savais qu’il était très bon mais il avait déjà joué beaucoup de médecins avant… Mais finalement, le plus important était d’avoir quelqu’un d’assez bon.

Quand tu écris un dialogue, tu as une vraie logique, celle que tu utilises pour t’exprimer. C’est important, quand je commence à travailler avec des comédiens, de voir s’ils suivent ma logique. Si le texte vient de la même façon pour eux, c’est qu’on peut travailler ensemble. Quand je fais un casting, je fais un très long casting et je demande à voir des photos qui ne sont pas des photos de casting, ils [les amis des comédiens] cherchent des photos sur leurs Facebook, leurs What’s app et ils me montrent des attitudes. Je fais beaucoup de recherches et à la fin, j’essaie d’avoir les gens qui sont le plus naturels.

On voit dans le film une sorte de clivage intergénérationnel avec Eliza qui veut bien rester en Roumanie alors que son père souhaite qu’elle parte, qu’en est-il de l’état d’esprit des jeunes roumains aujourd’hui ? Est-ce qu’ils ont foi en l’avenir de leur pays ?

C’est difficile à dire… C’est un clivage, oui, qu’on dit toujours entre les générations mais je n’en suis pas si sur, dans le film c’est un clivage aussi entre Roméo et sa femme. Ce n’est pas qu’une question de génération, les gens sont toujours en conflit parce qu’ils essaient d’imposer leurs opinions aux autres. Ce que je voulais dire dans le film c’est que c’est pas très rationnel d’attendre que la jeune génération puisse changer la société sans les aider aujourd’hui. Si on continue à leur donner la même éducation qu’on avait nous, pourquoi s’attendre à ce qu’ils soient différents ? Le film parle de cette responsabilité d’un parent de comprendre ces décisions pour la vie de son enfant. Ce qui est important pour moi, c’est que l’éducation d’un enfant ne se fait pas avec les belles choses que tu lui dis. C’est avec les décisions que tu prends pour ta propre vie. A la fin, on a toujours espoir que c’est la génération suivante qui va changer les choses mais il faut être honnêtes avec nous et avec eux pour espérer que ça arrive vraiment.

Que pensez-vous du système éducatif roumain ?

En principe, c’est un système d’éducation qui se concentre beaucoup sur les très bons élèves. Nous avons beaucoup de jeunes qui sont les meilleurs dans les concours internationaux. Le problème qu’on a c’est que les écoles ne parviennent pas à avoir un système qui conviennent à tous les élèves, pour tous les amener à un niveau acceptable, c’est surtout un système pour les très bons élèves. C’est bien d’avoir des élites mais je crois que dans une société, le plus important est de réformer l’éducation pour que chaque jeune puisse avoir son opinion, pour devenir responsable… Nous avons un fond d’éducation un peu vieux, basé sur la mémorisation d’informations… Peut-être que ça marchait dans les années 60 mais ça ne marche plus vraiment aujourd’hui. A l’époque d’internet tu as toujours les informations sous la main, la question est de savoir comment tu les utilises, comment tu deviens un être responsable, une personne responsable en société. A chaque fois qu’un autre politique arrive en Roumanie, on a droit à une réforme. C’est bien d’avoir des réformes mais si tu réformes le système tous les deux ans, c’est compliqué de suivre pour les enfants… Nous avons fait des progrès mais c’est toujours important de trouver de meilleurs façons pour que les enfants puissent exprimer leur propre personnalité.

Extrait de Baccalauréat de Cristian Mungiu

Extrait de Baccalauréat de Cristian Mungiu

Les Frères Dardenne sont vos coproducteurs, comment s’est déroulée la rencontre et comment se déroulent les collaborations avec eux ?

Parfois je leur envoie le scénario et ils m’envoient des notes mais plus pour le premier film qu’on a fait en coproduction, Au delà des collines. Pour celui-ci, la période n’était pas la meilleure puisqu’ils tournaient leur propre film. Je suis un admirateur de ce qu’ils font et ils aiment ce que je fais alors nous avons continué à travailler comme ça mais sans avoir le temps d’entrer dans les détails du scénario. C’était surtout pour le plaisir d’avoir les frères Dardenne comme coproducteurs parce qu’ils amènent toujours une garantie de qualité pour les films que je fais.

J’ai une question sur 4 mois, 3 semaines et 2 jours [Palme d’or à Cannes 2007, narrant l’histoire d’une jeune fille aidant son amie à avorter dans la Roumanie des années 80, NDLR]. On m’a dit qu’en France il avait eu un prix de l’éducation et aurait du être montré à des élèves dans des cinémas mais ne l’a pas été à cause du plan sur le fœtus à la fin [les enseignants ont reçu des DVD avec des brochures mais il n’y a pas eu de projections dans les cinémas, du moins]. Que pensez-vous de cette décision ?

Je ne savais pas qu’il n’avait finalement pas été montré, je crois que ce fœtus fait parti de la vie. On ne peut pas éviter de montrer des choses plus dures si ça correspond à la vérité, c’est ça aussi l’éducation et ce que l’art veut faire, montrer la vérité.

Baccalauréat a eu le prix de la mise en scène ex-aequo avec Personal Shopper à Cannes, l’avez-vous vu ? Et qu’en avez-vous pensé si vous l’avez vu ?

J’aime beaucoup les autres films d’Olivier Assayas, je n’ai pas encore vu celui-ci pour le moment mais j’ai entendu de très bons retours. C’est un réalisateur vraiment important pour moi, avec un point de vue sur le cinéma très important et très fort. Je lui ai demandé et il a accepté de venir être un des invités spéciaux dans un festival que j’organise à Bucarest, il avait une masterclass très spectaculaire et intelligente. On respecte vraiment le cinéma que fait l’autre.

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