Une semaine après la France, sort sur nos écrans le dernier film de Cédric Klapisch : Ce qui nous lie. C’est donc précédé de critiques dans l’ensemble enthousiastes que le réalisateur de Le Péril jeune et de L’Auberge espagnole s’est livré à l’exercice des interviews, chez nous, à Bruxelles.

Rencontre avec un réalisateur aussi gouleyant qu’un Gamay de Bourgogne !

Pour Ce qui nous lie, êtes-vous allé plus loin dans la préparation documentaire que pour vos autres films ?

 Sans doute, oui. J’avais déjà fait un peu ça dans Ma part du gâteau, car certaines scènes étaient filmées façon documentaire. Chez les traders à Londres, dans les open space, il n’y avait en effet pas d’autres manières de filmer. Il y avait aussi un peu de ça dans L’Auberge espagnole, Casse tête chinois et Chacun cherche son chat.

Ici je suis allé plus loin. Tout ce qui est vendanges est intégralement filmé en documentaire. Il y a eu un mélange de techniques de documentaire et de techniques de film de fiction.

C’est par le documentaire que vous avez abordé ce sujet ?

Oui, pour le côté documentation. J’ai parlé avec beaucoup de vignerons, je suis allé souvent faire des photos, et ça depuis 2010.

Le fait d’enquêter, de faire parler les gens, de faire un travail journalistique sur toutes les thématiques actuelles de la viticulture, de la vinification, faisait que les idées venaient. Plein de gens me racontaient des anecdotes que j’ai ensuite incorporées au film.

Ce travail de journaliste est un travail que je fais à chaque fois de façon à enrichir le sujet.

Comment s’est passée l’écriture du scénario dans la mesure où le tournage s’est étalé sur un an ?

Nous avons commencé à tourner un 25 août, car on voulait être là le 27 août quand les vendanges allaient commencer. On a ensuite tourné fin octobre, en décembre et en mai – juin … soit 4 tournages pendant l’année.

Grosso modo, on reprenait à chaque fois le scénario, qui au départ était bouclé, et on le faisait évoluer en fonction de ce que l’on avait tourné. Il est vrai que l’on a alors beaucoup retravaillé le scénario en précisant et en enrichissant le trajet des personnages.

Qu’est-ce qui vous a fait choisir la Bourgogne – outre le fait que votre père vous y emmenait quand vous étiez jeune – plutôt que le Bordelais, par exemple, pour y tourner votre film ?

Avec mes deux sœurs, mon père nous emmenait régulièrement avec lui acheter du vin, et le goûter dans les caves. Ça forge vraiment une sorte de culture des goûts, mais aussi des gens, de la Bourgogne. En France, c’est certainement la région que je connaissais le mieux.

Par ailleurs les paysages sont beaux, et cela fait longtemps que j’avais envie de les filmer. Il y a aussi le fait que c’est la bonne taille. La taille moyenne des propriétés en Bourgogne est, je crois, de 10 hectares, quand dans le Bordelais elles tournent plutôt autour de 30 hectares… dans le Bordelais, c’est tout de suite plus industriel.

J’avais besoin d’un domaine familial, artisanal.

Une autre raison est que je n’aurais jamais pu faire ce film sans Jean-Marc ROULOT qui est vigneron à Meursault. Déjà, j’ai pu filmer dans ses vignes. Et puis lui connaît les tournages, puisqu’il est acteur et vigneron… il est sans doute le seul ! Il savait donc les problèmes qu’un tournage pouvait poser et il savait donc aussi comment les résoudre.

Comment avez-vous dirigé les acteurs, sur ce tournage qui a duré un an ?

Je me sers de ce qui se passe dans la réalité pour fabriquer la fiction. Du coup la frontière entre le vécu pendant le tournage et le vécu sur le plateau devient à un moment plus compliqué.

Comme ce que je disais sur le documentaire-fiction : ce qui est intéressant, c’est que ce ne soit pas comme un documentaire et de la même façon que ce ne soit pas que recomposé pour la fiction.

C’est bien de se nourrir de la vérité des choses, et ça c’est vrai autant pour l’histoire et pour les acteurs. Les acteurs, je leur vole des choses !

Comment s’est composée la famille ? Comment avez-vous choisi les prénoms qui en l’occurrence commencent tous par J pour ce qui concerne les 2 frères et la sœur ?

Il fallait un lien, comme il en existe souvent dans les familles. D’une certaine manière ça s’impose. Il y a des fois on appelle un personnage « Tartempion »… ça dure trois mois et puis on se rend compte qu’il ne peut absolument pas se prénommer ainsi. On lui change alors son nom parce que c’est devenu tout simplement impossible.

C’est bizarre comme à un moment, quand on écrit des histoires et alors que c’est vous qui avez l’impression d’impulser le mouvement, c’est finalement l’histoire qui vous dit : ça c’est pas possible.

On devient un peu esclave de l’histoire que l’on raconte.

Quant à la composition de la famille, ça s’est fait à deux, avec Santiago AMIGORENA, au fil des discussions. On s’est dit assez tôt que ce serait bien : deux frères, une sœur, et que la sœur serait plus douée que ses frères pour sentir et goûter le vin. Ce sont des choses que l’on aurait pu changer au fil de l’écriture si ça n’avait pas marché, mais cette chose – que la sœur était plus douée pour sentir et goûter le vin – est devenue finalement très importante. On écrit alors des scènes dans ce sens-là.

L’aîné a plus d’expérience, il est plus solide, mais il a une blessure d’enfance, et donc une fragilité… cette fratrie marche comme une espèce de moteur à trois pistons où chacun aide l’autre toujours à un moment différent, presque sans le vouloir.

Ils sont quand même très différents, et ils n’ont pas envie de s’aider !  Mais c’est plus fort qu’eux… il y a ce que l’on appelle de la fraternité.    

Cette fratrie a quelque chose de la vôtre ?

Non, parce que mes deux sœurs et moi-même sommes parisiens. On a une vie très urbaine. Nous sommes tous les trois très différents, mais nous avons des liens très forts. La seule chose qui est personnelle dans cette histoire, c’est d’essayer de se dire pourquoi, ce mot de fratrie et ce mot de fraternité ont la même racine ; pourquoi ce mot de fraternité, au fronton de toutes les écoles en France, issu de la Révolution française, ce mot censé avoir un rôle social… pourquoi ça part des histoires des frères et sœurs ?

Et partant de mes deux sœurs, je constate qu’il y a des choses essentielles dans les liens familiaux qui se retrouvent dans cette notion de fraternité. 

Comment procédez-vous pour le casting ? Que recherchez-vous chez vos acteurs ?

Un mot que j’utilise de plus en plus, c’est le mot « densité ». J’aime bien que les acteurs dans mes films aient une densité. J’aime aussi le mot « incarnation » : j’aime le fait qu’un acteur amène son corps, sa viande, sa carne.

Quand on parle des acteurs et de l’authenticité de leur personnage, je trouve que ce mot dit mieux que le mot véracité ou le mot justesse.

L’incarnation c’est le fait qu’il y a du poids, du corps… c’est ça que je cherche.

Quel que soit le type de films que l’on fait, comédie, drame, film léger, poétique ou philosophique, il faut cette base du corps qui installe l’acteur… et pas comme personnage de papier.

Pourquoi avoir décidé d’une voix off dans votre film ?

C’est un film qui parle du temps qui passe et il était bon d’avoir une perspective à travers le temps.

Votre film, c’est le temps qui passe, mais c’est également le temps qu’il fait.

C’est tout le problème de la vigne : il y a la météo et le temps qui s’imprime dans le vin.

Peut-on faire un parallèle entre le métier de vigneron et celui de cinéaste ?

Complètement ! Plus j’avance, plus je vois de parallèles !

Le temps est le point de départ. On ne peut pas faire de vin rapidement et on ne peut pas faire du cinéma rapidement. Il faut être patient dans les deux cas.

Dans ces deux métiers, il convient d’envisager des choses : le travail du scénario, le travail de la production, anticiper sur ce que ça donnera dans l’avenir. Pour la vigne : greffer, replanter à tel ou tel moment… dans le but à chaque fois d’envisager les choses à long terme.

Un vigneron signe son vin comme un réalisateur signe son film. Il y a quelque chose de la personnalité du vigneron dans sa bouteille… de même pour un réalisateur et son film.

C’est aussi, dans les deux cas, un produit de plaisir que l’on partage avec les autres.

N’êtes vous pas saoulé par tout ce vocabulaire emprunté au vin et utilisé pour commenter votre film ?!

Ça fait plaisir, d’autant plus que ce rapport, je l’ai cherché. Je suis donc bien obligé de l’assumer !

Il y a en effet comme pour les vins, des films qui vieillissent bien !

Pensez-vous que Ce qui nous lie est votre film le plus mature ?

Dans mon film Paris, il y avait aussi cette volonté d’être moins sur une histoire d’adolescent, « d’adulescent ».

C’est sans doute vrai, dans la mesure où, pour ce film, j’ai pris mon temps.

J’ai beaucoup considéré que j’étais bon quand j’allais vite.

Pour Ce qui nous lie, je me suis dit le contraire. Au lieu de filmer dans l’urgence, je vais filmer dans l’ultra lenteur (ce qui ne veut pas dire que le film est lent !) et de ça d’autres choses sont nées, une maturation s’est opérée.