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Un agent secret recherche le serial killer qui a tué sa fiancée…

J’ai Rencontré le Diable est avant tout l’histoire d’un glissement. D’une part de manière purement littérale puisque le film suit un jeune agent des services secrets coréen quittant la légalité pour poursuivre de manière sadique et ultra-violente l’assassin de sa fiancé. Symboliquement, le film de Kim Jee-Woon est de plus la preuve remarquable que la Corée du Sud s’est imposée en ce début de XXIème siècle comme le pays roi du cinéma d’action reprenant le flambeau du Hong-Kong des années 80, celui des grands films de Tsui Hark et John Woo et des Etats-Unis des années 90 avec en tête John McTiernan et Michael Mann. Bien sûr, ces pays n’ont pas dit leur dernier mot, Tsui Hark tout comme Johnnie To continuent chaque année de réaliser des films et montrer qu’ils n’ont presque rien perdu de leur superbe tout comme aux Etats-Unis de manière plus éparse avec Ridley Scott, James Cameron, Steven Spielberg, etc.. Cependant Kim Jee-Woon et ses illustres comparses tels que Bong Joon-Ho (peut-être le plus grande cinéaste à l’heure actuelle si on se risquait à quelques classements mal venus), Na Hong-Jin ou Park Chan-Wook ont su revitaliser, si ce n’est réinventer, un genre par des films aussi intelligents dans leur mise en scène que glauques dans leur atmosphère et dérangeant dans le flot de violences présent à l’écran.

C’est précisément là que J’ai Rencontré le Diable est tout bonnement éblouissant, le scénario est réduit au strict nécessaire pour laisser place à une longue chasse à l’homme de près de deux heures et demie dans un rythme effréné et une intensité rarement vu ces dernières années dans le cinéma d’action. Kim Jee-Woon a non seulement le sens du rythme mais aussi du découpage, de la maîtrise de l’espace et des lieux (le combat dans la serre est en le plus bel exemple). Rétrospectivement, on pourrait paradoxalement rapprocher le film d’un Mad Max : Fury Road où le scénario tient en un aller-retour mais n’est presque qu’un prétexte à une débauche de maestria technique et de pur spectacle tenu par une mise en scène explosive. Non seulement la mise en scène des séquences d’action est brillante mais le film marque aussi le spectateur par sa perversité et l’horreur qui se dégagent de chaque situation en dépassant le simple film de vengeance pour sans cesse questionner la violence.

A la manière de Bong-Joon Ho dans Memories of Murder (chef-d’oeuvre absolu), J’ai Rencontré le Diable porte un regard subtil et direct sur une forme d’impunité policière par leurs manières franchissant la limite de la légalité en flirtant clairement avec la torture et sur la répression des criminels dans un pays où la peine de mort est toujours maintenue. Kim Jee-Woon parvient à ne pas verser dans le manichéisme et le simple lynchage puisqu’on se surprend à avoir mal pour l’assassin autant que le sadisme du flic dégoûte. Il dissémine son propos dans ce thriller nerveux et fulgurant porté par deux acteurs en état de grâce : Lee Byung-Hun (déjà excellent dans A Bittersweet Life ou Joint Security Area) et Choi Min-Sik (inoubliable dans Old Boy) qui réalisent une performance physique ahurissante. On pourra trouver la fin un peu moralisatrice mais il existe toujours toujours une larme ou un regard au milieu de ce déchaînement de cruauté pour apporter une certaine l’ambiguïté à son récit.

J’ai Rencontré le Diable est un film qui fait mal à voir par sa sécheresse, sa violence mais avant tout brillant dans sa mise en scène où Kim Jee-Woon mêle le meilleur du thriller, du cinéma d’action voire même du film noir afin d’aboutir à une oeuvre complexe et profondément politique. Chacun des films de son auteur (tout comme ceux de Bong Joon-Ho, Na Hong-Jin ou dans un tout autre domaine Hong Sang-Soo) mais particulièrement celui-ci rappelle que la Corée du Sud est actuellement un des plus beaux pays de cinéma.

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