Pas Son Genre, le dernier film de Lucas Belvaux (38 témoins, Rapt), sort aujourd’hui en Belgique. Les deux acteurs principaux, Emilie Dequenne et Loïc Corbery étaient présents pour l’avant-première à Bruxelles. Cinephilia a eu l’occasion de les rencontrer et de recueillir leurs impressions sur les personnages qu’ils incarnent : Jennifer et Clément.

Jennifer, votre personnage est à la fois rayonnante mais aussi méfiante et blessée. Comment intégrer ces deux dimensions?

C’était le mot d’ordre de Lucas, il fallait montrer qu’elle avait roulé sa bosse, qu’elle n’était pas complètement indemne mais qu’elle essaye de colorer sa vie, de la rendre plus belle. Il est hors de question pour cette fille de se laisser aller dans toute forme de misérabilisme et de tristesse. C’est ce qui me plaisait dans le personnage. Jouer enfin une fille normale, parce qu’on est toutes pareilles, on a toutes nos petits problèmes mais on essaye que ça aille bien avant tout. Jennifer le fait de manière assez exemplaire. Par rapport aux personnages que j’ai rencontré jusqu’à présent c’était quelque chose de beaucoup plus lumineux, plus léger mais avec cette profondeur qui m’intéressait.

C’est donc le personnage qui vous a donné envie de faire ce film?

C’est l’histoire aussi! J’ai été bouleversée, transportée en lisant le scénario. Dans l’écrit il y avait déjà tout ce que Lucas propose à l’image. Pour moi c’était évident aussi que le rôle allait être amusant, intéressant et différent à jouer.

Et vous Loïc qu’est-ce qui vous a attiré dans le scénario?

Un peu comme Emilie, j’étais sensible à la rencontre de ces deux personnages. Ce qui me plaisait c’était d’explorer ce qui était possible entre eux. On part du principe que c’est une histoire d’amour qui va être compliquée donc comment rendre ça possible, tangible? Comment ne pas faire de Clément un personnage cynique, cruel?

Emilie : C’est un exercice périlleux ce que tu avais à faire avec ce personnage!

Loïc : Oui, il fallait le rendre aimable pour ne pas donner l’impression que Jennifer est une imbécile qui tombe amoureuse d’un bourreau. Il fallait le rendre humain, avec ses failles, son rapport à l’amour compliqué, cette difficulté à s’engager et son bagage socio-culturel qu’il trimballe avec lui. Dans le livre il est d’ailleurs beaucoup plus âpre, plus rude, plus violent dans le regard qu’il porte sur Jennifer. Avec Lucas on a eu envie de l’adoucir un peu.

Emilie : Parce que tu l’as abordé de cette manière là, tu y as apporté ta propre sensibilité! Le film aurait pu prendre une toute autre tournure. C’est un travail plutôt compliqué car dans le livre cette âpreté pouvait le rendre antipathique. Moi en tant que spectatrice j’ai plus envie de le secouer Clément, de lui dire « réveille-toi mon gars! » ce qui montre qu’il ne me laisse pas indifférente. C’est ça que Loïc arrive à donner au personnage.

Lucas Belvaux vous a donné beaucoup de libertés alors?

Emilie : Le scénario détient beaucoup de ficelles, d’outils. Le travail se fait ensemble mais il peut se faire séparément puisqu’on part de la même base. Lucas est directif de part son écriture.

Loïc : Bien sûr! La partition est commune dès le départ. On a beaucoup parlé pour se mettre d’accord sur l’histoire qu’on va écrire ensemble. Lucas nous laisse libre dans l’interprétation mais nous place dans son cadre, avec les mouvements à faire de façon très précise.

Loïc Corbery et Emilie Dequenne dans « Pas son genre » de Lucas Belvaux.

Loïc Corbery et Emilie Dequenne dans « Pas son genre » de Lucas Belvaux.

Être Sociétaire de la Comédie Française a influencé votre manière d’appréhender le rôle selon vous?

Au départ on est acteur, les moyens mis en oeuvre sont différents mais le coeur est le même. Je pense que le théâtre donne une discipline de travail importante. Pour Lucas, c’est vrai que mon bagage était intéressant dans le rapport à la littérature, à la langue. La capacité de prendre en charge un texte dans son fond, dans sa forme. Ce n’est pas un hasard je pense que les parents de Clément soient joués par Didier Sandre et Martine Chevallier, tous deux acteurs de théâtre. Il y a un bagage socio-culturel propre à la Comédie Française, le fait que ce soit à Paris notamment.

Il y a d’ailleurs ce contraste dans le film entre Paris et la province. La confrontation des deux mondes.

Emilie : C’est l’univers, le monde extérieur qui les confronte car au départ il s’agit juste d’une attirance entre un homme et une femme. Les autres les mettent face à des différences qui, dans l’intimité, leurs importent peu.

Loïc : S’ils étaient seuls au monde peut-être que tout irait mieux mais il y a les autres… et le monde auquel ils appartiennent. C’est leur piège, il y a une violence dans ces deux mondes qui se rencontrent, alors que ça aurait pu être traité sur le ton de la comédie. C’est parfois un peu pessimiste mais c’est le regard de Lucas.

« Clément apprend à Jennifer à penser sa vie mais elle lui apprend à vivre sa pensée »

Jennifer est fan de karaoké, cela ne vous faisait pas peur de monter sur scène et de chanter?

Non au contraire ça m’amusait de le faire! Jennifer est dans un esprit d’amusement pur et Lucas me l’a rappelé. Ça ne veut pas dire qu’elle ne le fait pas sérieusement, elle s’habille, se maquille, se coiffe. Le but de la vie de cette fille est que chaque petite chose soit plaisante, amusante que ce soit dans son travail, avec son fils, son amant ou dans ses loisirs. Ces scènes de karaoké arrivent à point nommé, elles racontent à chaque fois quelque chose.

Loïc : Une des audaces du film est d’ailleurs d’alterner les chansons populaires et les textes de Zola ou de Proust. La chanson pour Jennifer et la littérature pour Clément sont les deux refuges des personnages.

On peut dire que Clément est dans la théorie et Jennifer dans la pratique.

Loïc : Clément apprend à Jennifer à penser sa vie mais elle lui apprend à vivre sa pensée. A l’arrivée Clément apprend beaucoup plus de Jennifer que l’inverse. C’est elle le prof au final.

Quels sont vos projets futurs?

Loïc : Je joue le misanthrope à la Comédie Française depuis quelques semaines et j’ai des films qui vont sortir prochainement, un d’Arnaud Desplechin et un de Vincent Macaigne.

Emilie : Moi je tourne en ce moment pour la BBC une série en 8 épisodes. Un thriller qui se passe sur deux périodes.