Un film d’horreur ambigu et imprévisible.

Alors que le monde est en proie à une menace terrifiante, un homme vit reclus dans sa propriété totalement isolée avec sa femme et son fils. Quand une famille aux abois cherche refuge dans sa propre maison, le fragile équilibre qu’il a mis en place est soudain bouleversé.

Entrer dans une salle de cinéma qui projette un film d’horreur ou d’épouvante, c’est venir avec un certain nombre de préconceptions. Il s’agit, après tout, d’un des genres les plus codifiés qui soit. Si le film en question est un slasher, on s’attend à ce que la plupart des personnages rencontrent en cours de route une fin sanglante, exception faite de la « final girl ». Si le film est un giallo, on présume qu’une série de meurtres particulièrement graphiques se suivront avant que l’identité du meurtrier soit révélée au personnage principal. Il est bien sûr possible d’être surpris par la tournure des événements — c’est d’ailleurs sur la surprise que de nombreux films d’horreur reposent — mais il y a une indéniable familiarité au genre. C’est la raison pour laquelle on ricane si souvent des décisions prises par les personnages de ce type de film. On sait ce qu’ils ne savent pas  : ils sont dans un film d’horreur.

La démarche de It Comes At Night, le deuxième long-métrage de Trey Edward Shults (Krisha) est de parasiter ces habitudes, en nous plaçant dans une position similaire à celles des personnages. Le film ne partage avec nous que le strict essentiel. Quelques dialogues nous suggèrent qu’une épidémie mortelle a ravagé la planète, mais la nature de celle-ci, sa cause et ses effets précis sont imprécis ; tout restera vague. La seule chose que l’on sait est qu’elle est suffisamment contagieuse et dangereuse pour que la famille au centre du film — Paul, Sarah et leur fils de 17 ans, Will — se coupe complètement de la civilisation. Reclus dans une maison fortifiée au cœur d’une forêt, ils vivent au rythme d’une routine minutieuse qui a pour but de les protéger des menaces extérieures, quelle qu’elle soit. Ils ne savent pas à quelle forme d’horreur ils vont faire face, tout comme nous ne savons pas à quel genre de film d’horreur nous allons avoir affaire. La seule chose qui paraît claire est que leurs meilleurs efforts ne suffiront pas à les protéger du danger qui plane.

De prime abord, la vraie menace semble être l’épidémie. C’est ce que met en avant l’éprouvante séquence d’ouverture, dans laquelle Paul se retrouve dans l’obligation d’achever les souffrances son beau-père agonisant, détruit par la maladie. Mais très rapidement, les sources de danger se multiplent. De mystérieuses occurrences, potentiellement surnaturelles, surviennent, et l’arrivée d’un autre survivant vient exacerber les inquiétudes déjà grandes. Est-il, comme il le prétend, un homme à la recherche de vivres pour sa famille, ou un individu malintentionné et potentiellement infecté ? Le doute est omniprésent, et les cauchemars très vivaces du personnage de Will ne facilitent pas la distinction entre une réalité précaire et des rêves qui cristallisent les peurs de chacun. Le danger semble capable de venir de partout.

Paranoïaque, on guette comme les personnages chaque menace qui se place face à nous. Une porte rouge protectrice devient un insaisissable et dérangeant objet, une forêt plongée dans la nuit ne nous agite comme rien d’autre et le soudain silence d’un chien nous laisse imaginer le pire. Plus encore que les quelques images horrifiques que le film nous propose, ce sont ces éléments ambigus qui provoquent nos frayeurs. Shults sait exactement comme mettre en scène l’anodin pour mettre les nerfs du spectateur sous tension. Ils bénéficient aussi d’une troupe d’excellents acteurs qui communiquent avec acuité les frayeurs de leurs personnages. On reste tout le long du film en empathie avec eux, même lorsque leur peur et leur amour pour leurs proches les poussent à faire des choix amoraux.

Des questionnements sur la moralité, It Comes At Night en regorge d’ailleurs. Les évoquer tous dans cette critique serait révéler plus d’informations que désiré, mais il est clair que les ambiguïtés du film servent autant ses intentions horrifiques que son propos. C’est une œuvre qui joue avec une intelligence d’écriture remarquable sur la subjectivité, les mécanismes de survie et les rapports familiaux.

En cela, It Comes At Night a parfaitement sa place dans la vague de films d’horreur « d’auteur » qui s’est développé ces dernières années. Comme The Witch, The Babadook ou encore It Folllows, le long-métrage de Shults utilise et déconstruit le genre horrifique pour nous provoquer et nous surprendre. C’est un film oppressant, parfois frustrant, mais passionnant dans ses propositions de cinéma.