Une drôle de fusillade.

Une vente d’armes clandestine doit avoir lieu dans un entrepôt désert. Tous ceux qui y sont associés se retrouvent face à face : deux Irlandais, Justine, l’intermédiaire, et le gang dirigé par Vernon et Ord. Mais rien ne se passe comme prévu et la transaction vire à l’affrontement. C’est désormais chacun pour soi… pour s’en sortir, il va falloir être malin et résistant.

Quoiqu’on pourrait facilement construire un raisonnement moral contre leur mise en scène à des fins de divertissements, il ne fait pas beaucoup de doute que les fusillades se prêtent particulièrement bien à la représentation cinématographique. Elles sont le drame réduit à sa plus simple et plus brute expression : un échange de balles contenant conflits, violences, malentendus, enjeux et émotions, que l’audiovisuel traduit comme aucun autre art ne le pourrait. Leurs déclinaisons sont sans surprise nombreuses, et ont inspiré de multiples cinéastes à les envisager sous l’angle de leurs propres intérêts : le désespoir chez Sam Peckinpah, l’épique chez Sergio Leone, ou encore la comédie chez Quentin Tarantino.

C’est sur les acquis des films de ce dernier, et plus particulièrement de Reservoir Dogs, que Free Fire se base. Prenant presque intégralement place dans un entrepôt abandonné, le film est de bout en bout une bataille où les balles de fusil fusent avec la même intensité que les gags. La raison d’autant de réjouissances ? Ses personnages, des criminels hauts en couleur qui prennent le fait de se faire tirer dessus avec une dose improbable de second degré, agissant avec la même joyeuse disposition que des joueurs de paintball. Aussi cruels que puérils, ils n’hésitent pas à se renvoyer mesquinement les coups reçus, comme les insultes. Ils rampent dans la poussière pour éviter les balles, mais leur avidité et leur caractère impulsif garantissent qu’ils ne sortiront pas indemnes de ce huis clos meurtrier.

Particulièrement jouissifs, leurs flegmes et sens du bon mot ont cependant un revers. Leur détachement peut aisément provoquer le désintérêt du spectateur. Difficile en effet de se préoccuper de personnages qui ne manifestent par d’inquiétude marquée face à la possibilité qu’ils ne sortiront pas vivant d’un tel massacre. Ce rapport à la mort est ce qui sépare Free Fire de son inspiration principale : là où les personnages de Reservoir Dogs prenaient le danger avec un sérieux teinté d’humour, ceux de Free Fire adoptent une attitude qui ne reflète que rarement la gravité de la situation, et le plus souvent ses aspects comiques.

Ce serait cependant malhonnête de voir dans ce détachement un accident. Si ses précédents films ont établi quelque chose, c’est que le goût prononcé de Ben Wheatley pour l’humour noir est égal à son cynisme. Le cinéaste anglais aime rire de la mort, et Free Fire marque surtout une continuation de son travail. Certains apprécieront la comédie de sa violence, tandis que d’autres verront dans cette distance une minimisation des enjeux de son film (c’est mon cas !).

Dans sa gestion des scènes d’actions, Wheatley fait preuve d’une richesse d’idées impressionnante, inventant de multiples manières de tuer, blesser et mettre en péril ses protagonistes. Malheureusement, le réalisateur peine à rendre la géographie de son unique lieu compréhensible. On se perd dans cet entrepôt pourtant pas si grand, la question « qui tire où sur qui ? » trop souvent sur les lèvres. Ce manque de clarté pourrait bien sûr être vu comme un choix délibéré, reflétant la confusion vécue par les personnages eux-mêmes (« I forgot whose side I’m on ! » crie l’un d’eux), mais le chaos à l’écran s’avère surtout frustrant.

Si Free Fire suscite l’adhésion, c’est au travers des moments forts qui émergent de son désordre : l’une ou l’autre mort spectaculaire, quelques démonstrations de comédies physiques parfaitement orchestrées, et une poignée de dialogues qui font mouche. Le plaisir des acteurs à se lancer les répliques jubilatoires écrites par Ben Wheatley et sa co-scénariste Amy Jump, est évident et communicatif, et leur performance constitue le meilleur argument envers ce film bouillonnant d’énergie et d’idées, mais peut-être, paradoxalement, trop amusant pour son propre bien.