Femmes Fatales

Quatre femmes font face aux circonstances et aux challenges de leurs vies respectives dans une petite ville du Montana, chacune s’efforçant à sa façon de s’accomplir en tant que femme.

Depuis Old Joy en 2006, Kelly Reichardt s’est aisément imposée comme une des cinéastes les plus importantes de son époque grâce à des œuvres éblouissantes associant superbement drame et lyrisme par une mise en scène ample et lente comme dans Wendy & Lucy (2008). Désormais un poil plus rare il faudra attendre trois ans entre La Dernière Piste (2010), sublime western sur l’errance, et Night Moves (2013) son thriller écologique qui magnifiait Jesse Eisenberg et Dakota Fanning puis quatre longues années, pour la France du moins, avant de pouvoir enfin s’émerveiller devant sa dernière œuvre Certain Women. Son dernier film est l’occasion de retrouver Michelle Williams, véritable muse de Reichardt sur Wendy & Lucy et La Dernière Piste, parmi un casting 100% féminin de toute beauté : Laura Dern, Kristen Stewart et Lily Gladstone. Ce retour au drame rural intimiste marque aussi le retour de Kelly Reichardt à la pellicule après avoir tourné Night Moves en numérique. Ça semble être un détail mais le 16mm est le support idéal de son cinéma et notamment pour Certain Women qui tend sans cesse vers la peinture impressionniste.

CertainesFemmes est comme son nom l’indique un film de femmes et il est nécessaire de dire d’emblée que son casting est d’une justesse inouïe avec Laura Dern (qui a le rôle le moins intéressant face à un excellent Jared Harris), une Michelle Williams toujours parfaite chez sa cinéaste fétiche et surtout un couple Kristen Stewart et Lily Gladstone qui nous rappelle que Reichardt n’est pas juste une grande esthète visuelle mais aussi une fantastique directrice d’actrices.


Il est peu dire qu’on est enchanté par ce drame hypnotique tant on aime le style de Kelly Reichardt. Dans ce magnifique format 16mm, elle sublime quatre portraits de femme dans leur vie quotidienne du Montana à travers trois segments vaguement liés entre eux.
Qu’il s’agisse de Laura Dern, avocate devant gérer un client déséquilibré, Michelle Williams en proie à ses troubles familiaux cherchant à bâtir sa propre maison ou la rencontre étrange entre une agricultrice et une professeur en droit interprétées par Lily Gladstone et Kristen Stewart, chacune porte son fardeau, traîne avec elle un profond mal-être que Reichardt traite avec une simplicité et une poésie étourdissante.

Reichardt nous plonge dans un moment de vie de manière extrêmement fluide et direct pour nous extirper trente minutes plus tard (durée moyenne d’un segment) en passant de façon plutôt abrupte à une autre personne. C’est à la fois impressionnant que ces portraits soient si intenses car en une durée record Reichardt en dit très long sur ses personnages mais c’est tout aussi déceptif de ne pas s’accrocher plus longtemps à eux, de nous en montrer qu’une minuscule facette malgré toute l’ambiguïté qui les caractérisent. Mais Reichardt maîtrise parfaitement cette explosion dans la narration (qu’il s’agisse de l’adaptation d’une nouvelle, Both Ways Is the Only Way I Want It de Maile Meloy y est certainement pour beaucoup) puisqu’elle laisse de nombreux blancs sur lesquels le spectateur peut projeter beaucoup de choses, elle laisse en suspens bon nombre de questions au final accessoires pour se concentrer réellement sur la psyché de ces femmes à un moment crucial de leur vie.

Ne jamais combler le vide, laisser parler le silence, voir défiler à l’image les non-dits c’est par exemple ce qui rend le deuxième segment, avec Michelle Williams, aussi majestueux tant il en montre énormément tout en étant dans l’économie d’actions et de parole. Son travail sur le montage est à ce titre remarquable puisqu’il parvient dans la troisième partie à retranscrire une routine et un jeu de séduction d’une subtilité et d’une douceur sans commune mesure par la répétition et les échanges de regard.


Comme toujours chez elle les plans sont très contemplatifs, la photographie très élégante (entre ces lents mouvements de caméra et sa lumière très douce et contrastée), une pesanteur dans le rythme laissant la part belle au silence. C’est d’ailleurs fascinant de voir à quel point l’œuvre de Reichardt s’émancipe de tout impératif de récit ou de rythme tant Certain Women est d’une épure folle dans son écriture et sa mise en scène qui confine à l’abstraction. Il est d’autant plus impressionnant de constater la puissance cinématographique qui se dégage du film de manière si paisible, de voir comment Reichardt construit une ampleur émotionnelle essentiellement par la force de sa mise en scène.

On pourrait craindre l’ennui devant le style minimaliste de Reichardt or il se révèle toujours passionnant dans la manière qu’elle a de se concentrer avant tout sur des sensations ou des sentiments en ayant recours le moins possible au dialogue. C’est un pur cinéma de mise en scène (même si le dialogue est l’élément qui a le plus besoin de mise en scène) dans le sens ou toutes les émotions passent par l’image, elles transparaissent par le cadre, le découpage, le montage.

Il y a paradoxalement au milieu de cette retenue permanente (cette réalisation posée, ces émotions qui n’explosent jamais), un tempête de sentiments qui est continuellement contenue par les personnages et qu’ils évacuent chacun à leur manière (l’alcoolisme, le burn-out, l’obsession proche du voyeurisme) en esquissant à peine ce trait. C’est par cette pudeur et cette subtilité que Reichardt parvient à trouver cette profondeur, en laissant les personnages évoluer dans ces paysages ruraux et gelés et montrer cette incommunicabilité. Comme dans La Dernière Piste, elle montre sa capacité à filmer la nature (le désert est remplacé par les plaines et les petites villes du Montana), à utiliser l’espace et à magnifier sans cesse son environnement que ce soit une forêt vue à travers la vitre d’une voiture ou une route de campagne qui se dévoile au rythme d’une ballade à cheval grâce notamment à la photographie sublime de Christopher Blauvelt.

Certain femmes est un film d’une beauté inouïe dans ses envolées lyriques automnales et crépusculaires, Kelly Reichardt par la seule force de sa mise en scène parvient à sublimer ses personnages interprétées par des actrices en état de grâce. Par l’épure de son récit, son rythme paisible et sa perfection picturale, Certaines femmes est hypnotique et émotionnellement bouleversant. Kelly Reichardt démontre encore une fois (comme Kenneth Lonergan dans son Manchester by the Sea l’an dernier) que le cinéma indépendant américain est capable de somptueux mélodrames car Certaines femmes est un film féministe d’une justesse et d’une pureté rarement égalée ces derniers temps.

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