Le grand embarquement

Le récit de la fameuse évacuation des troupes alliées de Dunkerque en mai 1940.

Avant-propos. Cet article comporte deux critiques. Sur cette page ci, vous retrouvez celle de Loris, qui a pu voir le film en pellicule 70mm. En page 2, vous pouvez retrouver celle de Thibault qui l’a vu en IMAX ratio 1:43 soit le format le plus grand possible.

A chaque nouveau film, Christopher Nolan renoue un peu plus avec la notion de grand spectacle avec l’utilisation d’outils techniques tels que l’IMAX 70mm pour un rendu visuel et sonore d’exception, renforçant l’émerveillement du spectateur devant son écran. Simple argument commercial ou vecteur essentiel à sa mise en scène ? Plutôt la deuxième option. Et pour cause, ce travail de l’image et du son absolument fantastique offre plusieurs séquences à couper le souffle dans sa première moitié durant laquelle Nolan semble peu se soucier des enjeux et de la porté politique de son film pour faire de Dunkerque un pur film de survie viscérale. Par exemple les soldats allemands ne sont jamais montrés, deviennent une pure menace aveugle qui s’abat sur les proies britanniques en attente d’être évacués. Grave impensé politique ou soucis de ne pas diaboliser les allemands en versant dans le manichéisme ? Question essentielle mais pourtant balayée par Nolan qui a choisi son camp et l’aspect à traiter: l’important est cette plongée totale proposée au plus près des soldats et civils anglais (ainsi que quelques français) afin de représenter leurs relations, peurs, espoirs ou traumatismes.

Plusieurs fois, Dunkerque rappelle le grand Spielberg de Il faut sauver le soldat Ryan dans ce soucis de réalisme, d’immersion notamment dans le traitement du son. Cette première partie se construit dans une précision de chef d’orchestre, rythmé par un compte à rebours permanent qui confère un suspens permanent au film. La scène d’exposition, peut-être la plus impressionnante et réussie du film dans laquelle Nolan plante son décors et son contexte dans un long mouvement uniforme et monumental, est l’exemple parfait d’un réalisateur au sommet de son art, maîtrisant parfaitement ses outils. En l’occurrence le 70mm et l’IMAX offrent une image monumentale d’une profondeur et d’une définition comme on en a très peu vu ces dernières années au cinéma. S’ajoute à cela cette utilisation du son telle la courbe sinusoïdale d’un battement cardiaque au ralenti alternant longs silences et battements sourds (tirs, explosions). Ainsi, sons et images donnent une puissance dévastatrice à Dunkerque et rappelle, en pleine polémique Netflix, que le cinéma grand spectacle ou non (même si il n’est jamais aisé de parler de «spectacle» sur pareil sujet) se doit d’être vu sur le plus grand écran possible et dans les meilleures conditions techniques.

Si le film est aussi court pour un Nolan, 1h47, c’est que le réalisateur ne se perd pas pour une fois dans des situations inutilement alambiquées ou la multiplication de sous-intrigues qui alourdissent son récit. Malgré la simultanéité des histoires qui finissent par se rejoindre d’une façon ou d’une autre, Dunkerque est une oeuvre presque dépouillée, mutique dont l’importance réside dans la manière qu’à Nolan de faire évoluer ses personnages dans l’espace que ce soit dans la ville, sur la plage, dans les airs ou sur mer. Il ressort à maintes reprises du film une faculté à instaurer un rythme et une efficacité dans le traitement de l’action et des informations.

Cette épure dans l’écriture (à peine 76 pages de scénario) laisse place à un déluge d’effets spéciaux essentiellement réels/mécaniques qui fait du film un spectacle tout bonnement impressionnant et à mille lieux des blockbusters actuels dégoulinants de numérique si bien que rien ne paraît être «en dur». Le film brille surtout par la maestria de Nolan quand il s’agit d’adapter sa mise en scène à l’action comme dans les scènes aériennes vu depuis l’intérieur du cockpit qui reproduisent le manque de visibilité des pilotes.
Hélas, Dunkerque se perd ensuite dans d’atroces longueurs durant lesquelles Nolan distord l’espace et le temps à outrance jusqu’à ce que le film devienne illisible, voire indigeste. Alors que la première partie multiplie les moments de bravoure d’une ampleur ahurissante, le film devient boursouflé dans sa dernière heure par la répétition des situations rendant le récit bancal. Nolan sombre dans une certaine facilité à la fois dramatique et patriotique alors qu’il n’est jamais meilleur que quand il met son talent au service d’une fluidité de la narration sans surcharger son film de gimmicks de mise en scène. Ici, la multiplication des explosions vues à travers différents points de vue lasse tout comme certains tours de force que Nolan n’arrive définitivement pas à éviter. Le compte à rebours permanent et les explosions rompant le silence laissent place à la musique d’Hans Zimmer qui se mêle lourdement aux sons de la bataille et donne lieu à un trop plein de sons voire une bouillie auditive tant le tout est sur-mixé. Le cliquetis métallique du temps qui défile s’associe aux basses saturées et aux violents stridents sans une once de subtilité alors que le début donnait naissance à une forme de marche militaire symphonique qui rendait justice aux images et aux intentions du réalisateur.

Malgré une distribution impeccable composée de Mark Rylance, Cillian Murphy ou des yeux de Tom Hardy pour ne citer que les plus illustres (on se gardera bien de parler de Kenneth Branagh dont le personnage condense toute la dérive propre au style Nolanien qui rend cette dernière heure si pénible), Dunkerque ne parvient jamais à conserver le souffle de ses quarante-cinq premières minutes promettant un grand film de guerre car le spectacle prend le pas sur les personnages pour lesquels on peine à ressentir quoique ce soit. La répétition et l’inégale qualité des situations, la platitude des personnages (aux caractères et relations très stéréotypées) et des sentiments décrits (voir le traitement complètement bâclé du syndrome post-traumatique) montrent l’incapacité de Nolan à maintenir sa narration et l’intérêt pour ses personnages sans avoir recours à d’éternels effets pompiers et à une bonne dose de pathos.

Pour une fois believe the hype, Dunkerque est effectivement à voir en 70mm ou en Imax 70mm sur le plus grand écran possible et surtout avec le meilleur système son possible. Il s’agit clairement de la réalisation la plus maîtrisée, impressionnante et immersive de Christopher Nolan qui signe ici son meilleur film de ce point de vue là. La réduction du scénario à son strict minimum et l’économie de dialogues démontrent toute la puissance de sa mise en scène lorsqu’il se fie uniquement à son récit raconté par les images et le son sans le recours à une densité superficielle. C’est néanmoins pas le cas dans une deuxième partie qui troque la sécheresse du début contre un abus de bons sentiments, de longueurs et de facilités d’écriture. Toute tentative de suspens est annihilée par ce trop plein d’effets typique chez Nolan qui manque encore une fois (après Inception, The Dark Knight Rises ou Interstellar, souffrant des mêmes défauts) de réaliser sa grande œuvre du niveau de ses illustres modèles.

 Loris Lumbroso