La veste en cuir qui réchauffait les corps et les coeurs

Touko Laaksonen, un officier décoré, rentre chez lui après avoir héroïquement servi la Finlande au cours de la Seconde Guerre Mondiale, mais la vie durant le temps de paix lui est particulièrement difficile au vu des persécutions sociales et physiques que subit la communauté homosexuelle d’Helsinki. Refusant de se soumettre au dictat de la société lui ordonnant de se marier et de fonder une famille, Touko trouve refuge dans le dessin, tout particulièrement à travers un imaginaire homo-érotique archétypal où se mêlent hommes musclés en uniforme ou en cuir. Son travail, devenu l’emblème d’une génération d’hommes homosexuels, le rendra mondialement célèbre sous le pseudonyme de « Tom of Finland ».

Il est tard dans la nuit lorsque Touko Laaksonen sort brutalement de son sommeil, enfiévré par une nouvelle terreur nocturne. Ce n’est qu’après de longues secondes de halètements, entre les bras de sa sœur Kaija, qu’il parvient à retrouver un semblant souffle. Le front en sudation et les mains tremblantes, Touko s’installe à son bureau, ouvre une trousse d’acier pour en extraire de fins crayons noirs et commence à coucher les fantômes de son passé d’ancien combattant. D’heures en heures, de nuits en nuits, un corps parmi d’autres hante l’univers crayonné de Touko : un soldat russe allongé dans l’herbe, transpercé d’un coup de couteau mortel. Ne pouvant effacer d’un coup de gomme ce meurtre qu’il a commis sous le drapeau – ni rendre vie à ses compagnons du front tragiquement disparus – Touko décide de rendre hommage aux défunts en les dessinant sous diverses poses suggestives, les muscles exagérément saillants sous des vêtements moulants, le tout ponctué par des sourires malicieux et de fines moustaches noires. De cet univers d’hommes ultra-musclés enjaillés, Touka façonnera la mythologie graphique de l’homo-érotisme, devenant l’un des porte-paroles de la culture gay des années 70 et 80.

Le film du réalisateur finlandais Dome Karukoski choisit d’analyser Touko Laaksonen en tant qu’artiste seulement. L’homosexualité de ce dernier y est traité comme un des nombreux aspects de sa personnalité, sans pour autant cannibaliser le long métrage. Touko ne combat aucunement son désir pour le corps de l’homme et se sait atteint d’aucune maladie mentale. Le film ne juge pas une passion, il la dévoile… avec une certaine pudeur.

Sous le crayon de Touko Laaksonen, les hommes se masturbent volontiers entre eux, la bouche entrouverte à la vue de leurs énormes sexes en érection qu’ils tiennent de leurs mains de cuir… Le long métrage quand à lui invite le spectateur a une approche fondamentalement opposée de la chose. Sur le papier l’acte amoureux est sauvage, les corps s’exaltent en plein jour, en pleine rue… tandis que sur la pellicule, les hommes prennent le temps de s’embrasser du bout des lèvres, au détour des parcs municipaux seulement éclairés par la pâleur timide de la lune. Le sexe exulte sur le dessin, il se murmure dans la discrétion du silence feutré sur grand écran.

On le sait aujourd’hui, le registre du biopic est quelque peu décrié au cinéma, souvent jugé  académique ou prévisible dans la construction de sa dramaturgie, hélas trop soumise à une chronologie biographique de l’artiste cinématographié. Le rythme de ces films « dictionnaire » est  bien souvent traître et ne prend hélas guère le temps de développer les personnages secondaires au détriment d’un brusque  et clinique déroulé des événements. Bien que fidèle aux archétypes du biopic, Tom of Finland se démarque néanmoins en étoffant ses personnages secondaires, ces êtres qui ont façonnés l’oeuvre sulfureuse de Tom à travers leur vécu et leur vision de l’artiste.

Parmi les choix audacieux du film est celui de filmer Tom dans ces instants de solitude, loin de son large sourire que nous montrent à voir les nombreuses images d’archives. Loin de sa jovialité de façade sociale, Tom affiche un air mélancolique face à un monde qui le rejette, face à un monde dépouillé petit à petit de ses amis, emportés par le fléau du Sida. Ces mêmes amis emportés à qui Tom offrira une dernière caresse du bout de son crayon, immortalisant ainsi les visages d’ange et les corps d’athlètes des hommes qu’il a aimé et aimera à jamais. Dans cette optique de représenter la face triste du clown, tout de cuir vêtu, le choix de l’acteur Pekka Strang se révèle excellent. Celui-ci dégage une fureur à la fois classieuse et ardente. Sa façon de regarder les corps témoigne d’une certaine candeur adolescente participant de fait à la pudeur sexuelle voilée du long métrage.

Tom of Finland retrace sobrement l’histoire d’un esthétisme outrancier. Certains y verront une trahison à la vision débrayée et volontairement décadente de Touka Laaksonen, d’autres salueront la volonté d’offrir à l’oeuvre de Tom une aura de respectabilité cinématographique. De cette enveloppe de simplicité et de pudeur demeure un film qui prend son temps malgré le cahier des charges imposées à tout film dit biographique. Tom of Finland porte un regard attendri envers le modèle qu’il filme.

 

Simon Delviller

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