Tous les acteurs de l’industrie le disent et le répètent, il est de plus en plus difficile de financer le cinéma d’auteur en Europe, et plus particulièrement en France.

Avec l’arrivée de Netflix et d’autres poids lourds mondiaux, en dehors des obligations de financement à la création européenne ou française, les plus pessimistes y voient la fin d’un système. Mais de quel système parle t-on et comment finance t-on un film de cinéma au juste aujourd’hui ? Et demain ?

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Prenons l’exemple du système Français. Le financement du cinéma repose sur des bases datant de 1980 ! Ses bases sont intervenues lors de l’arrivée sur les téléviseurs des chaînes privées, afin que celles-ci contribuent largement à la création de programmes Français.

Pas étonnant donc que les négociations d’alors, dont la fameuse chronologie des médias (revisitée tout de même depuis on vous rassure), ne soient plus réellement en phase avec les nouvelles technologies, les nouveaux arrivants, les nouveaux moyens de consommer…

 

Les Diffuseurs

Le système d’aujourd’hui est donc basé sur un principe simple : les diffuseurs qui bénéficient (ou bénéficiaient) largement des audiences du cinéma se doivent d’en être de gros contributeurs. Et dans une moindre mesure, une sorte d’autofinancement via les taxes (sur le billet de cinéma notamment) récoltées par le CNC qui redistribue ensuite les fonds.

Les diffuseurs, soient les chaînes de télévision, deviennent ainsi l’un des principaux financeurs du cinéma. Et Canal Plus en tête, « la chaîne du cinéma » est devenu l’un des piliers du financement de long-métrage, avec un apport moyen de 23% du coût de l’œuvre, un refus et c’est le futur du film proposé qui devient incertain. Il y a bien OCS qui récupère quelques refusés ou non proposés et pallie un peu au système Canal, mais pour une petite dizaine de films, bien loin de l’ogre Canal qui finance un peu plus d’une centaine de films par an.

Une fois cette première tranche de 20% récupéré via la chaîne payante, le film va se financer vers les « chaînes en clair » : les chaînes historiques comme France 2, France 2, Arte ou TF1 et M6 (pour ces deux dernières chaînes mieux vaut se positionner sur une comédie familiale à gros budgets) et les petits nouveaux de la TNT comme W9 et D8. Si ce tour est concluant, on peut espérer récupérer 15% du coût du film en part de préachat et coproduction (qui dit coproduction dit partage des recettes futures, et partage des droits de l’œuvre).

En moyenne un film français voit donc plus d’1/3 de son devis réglé par les diffuseurs. Une grande dépendance du cinéma vis-à-vis de la télévision décriée par tous.

 

Le distributeur

En parallèle des apports diffuseurs, le film va chercher son distributeur, afin de former le solide couple producteur-distributeur indispensable à toute création cinématographique. Le distributeur en fonction de sa force de frappe va ainsi en échange des mandats salle, vidéo, VOD, étranger donner ce que l’on appelle un À-valoir ou MG (Minimum Garanti). De l’argent en risque pur qui est censé atteindre le « break-even point » dès les ventes en salle et parvient aujourd’hui difficilement à le dépasser après exploitation de tous mandats. Il y a une dizaine d’années, les MG atteignaient « facilement » les 20% du devis, mais ne représentent aujourd’hui qu’une dizaine de pourcent, lorsque le distributeur en met…

Une fois ces apports verrouillés, le film est en bonne voie de réalisation.

 

Les aides publiques

Les aides publiques vont proposer une nouvelle dizaine de pourcent entre l’avance sur recettes du CNC et les aides régionales (qui en contrepartie de leur apport, attendent un tournage en région) qui rivalisent d’ingéniosité pour attirer les grands tournages européens.

 

Coproduction et SOFICA

Il va donc compléter son financement via le marché tout d’abord : la coproduction internationale avec ces divers avantages comme le « Tax Shelter » en Belgique, divers avantages fiscaux au Luxembourg, ou encore les accords internationaux avec le Canada, l’Allemagne… La règle est toujours la même, faire intervenir un producteur du pays, une coproduction est ainsi montée, apportant de 5 à 20% de financement selon les apports en nature, les allègements fiscaux et autres schémas financiers.

Puis les SOFICA, et autres fonds TEPA, viennent proposer 10% d’apport environ pour se substituer au MG défaillant. Ces mécanismes d’optimisation fiscale ne se positionnent qu’en fin de partie.

Le reste (de 5 à 25%) est mis sur la table par le producteur, soit grâce à son fond de soutien (qui dépend du succès de ces précédentes productions), ses fonds propres ou sa participation.

 

Ce système fait intervenir de nombreux acteurs, et divise d’autant les éventuelles recettes. Et pourtant il permet cette fameuse diversité tant louée. Mais à l’heure d’internet, les consommations changent, les nouvelles générations ne regardent plus la télévision, les recettes s’en font ressentir et c’est tout le système de financement qui vacille.

 

Un système qui vacille

Aujourd’hui la consommation en linéaire perd des parts de marché. Internet permet aux consommateurs une liberté totale. Et lorsque les offres légales ne sont pas présentes, les offres pirates prennent le relais.

De fait le cinéma, après une exploitation de plus en plus courte en salles (de 9 semaines en moyenne en 1970 à 7 semaines aujourd’hui), ne bénéficie plus des recettes provenant des éditions vidéo qui sont en chute libre depuis plusieurs années, et une offre VOD pas suffisamment attractive et structurée, pour contenir le streaming et/ou téléchargement illégal. Il ne reste plus que les ventes internationales, qui deviennent rentables plus difficilement.

La SVOD commence petit à petit à faire sa place, notamment les gros acteurs comme Netflix avec plus de 50 millions d’utilisateurs à travers le monde, ou encore les opérateurs internet qui proposent toujours plus de contenus.

Et la grogne des acteurs historiques se fait de plus en plus forte. Ils souhaitent que leurs obligations d’investissement soient désormais partagées par les nouveaux diffuseurs de contenus sur internet, des opérateurs aux acteurs comme Google, Amazon… La même polémique a eu lieu avant l’arrivée de Netflix… qui a finalement installé son siège social aux Pays-Bas, se laissant le choix dans ses désirs de production. Cela ne les empêche d’ailleurs pas de développer une série française.

Des acteurs historiques qui voient leur moyen baissés, des nouveaux entrants qui ne subissent aucune contrainte. Voilà où en est aujourd’hui la production indépendante française, et plus largement européenne.

Un secteur à risque. Un risque qui peut cependant rapporter gros, et les « investisseurs purs » ne s’y sont pas trompés ; ils sont de plus en plus nombreux à investir en part coproducteur ou en lieu et place des MG. Ils s’assurent ainsi les premiers couloirs de recettes et sur un portefeuille de films savent qu’ils vont récupérer leur mise.

C’est le cas de CINEFRANCE 1888 par exemple, société qui investit sur peu de projets mais fait plus que simplement remplacer les MG, elle fait en sorte d’exclure dès que possible les acteurs historiques des préachats afin de pouvoir leur vendre ensuite le film en cas de succès.

C’est en ce moment une véritable course à l’armement entre les nouveaux acteurs et les anciens pour le financement de série originale : Canal Plus, Netflix, Amazon, et même Google sont en développement.

La création en France et en Europe attire. Et des succès mondiaux de coproduction européenne montrent la voie.

Il suffit tout simplement que le cinéma suive la voie des séries désormais, assouplisse les règles de chronologie des médias notamment, afin que les investisseurs privés et les géants d’internet puissent se substituer aux financements historiques en berne.